Présence

.

ta voix

là où les choses ne peuvent s’extraire

de mon regard

elles me dépouillent

font de moi une barque sur un fleuve de pierres

si ce n’est ta voix

pluie seule dans mon silence de fièvres

tu me détaches les yeux

et s’il te plaît

que tu me parles

toujours

.

Alejandra Pizarnik

Francesca Woodman

(de) Le soir

.

La porte entrouverte,

L’odeur des tilleuls…

Oubliés sur la table,

Un gant, une cravache.

.

Le jaune de la lampe…

J’écoute tous les bruits

Pourquoi es-tu parti ?

Je ne comprends pas…

.

Le matin bientôt

Sera soyeux et clair.

Que cette vie est belle,

Sois sage, mon cœur.

.

Toi qui semble las.

Ce battement trop sourd…

Je l’ai lu, tu sais :

Jamais l’âme ne meurt.

.

Anna Akhmatova

Egon Schiele

Vingt-quatre heures l’été 

.

On touche on cherche y a-t-il jamais

eu autre chose que ce suspens

comme entre deux et quatre la rue

l’été c’était l’enfance le jaune

de la maison d’en face on répète

les mêmes mots les mêmes images

comme s’ils gardaient un peu de corps

et qu’on était resté là toujours

le front contre le froid de la vitre

.

Jacques Ancet

Martin Parr

Volée d’anges




jaunes

rouges bleus

qui vont

infatigables

de coins sombres

en fourrés creux

avec des ailes

lumineuses

qu’ils déploient

comme s’ils savaient

depuis toujours

voler

Minnie Evans

Sans titre

.

Je pense qu’en ce moment

personne peut-être ne pense à moi dans l’univers,

que moi seul je me pense,

et si maintenant je mourrais,

personne, ni moi, ne me penserait

.

Et ici commence l’abîme

Comme lorsque je m’endors.

Je suis mon propre soutien et me l’ôte.

Je contribue à tapisser d’absence toutes choses.

.

C’est pour cela peut-être

que penser à un homme

revient à le sauver

.

Roberto Juarroz

Kata Geibl

(de) En lisant Hamlet

.

Près du cimetiere, à droite

un désert de poussière.

Au-delà, toute bleue

la rivière.

Tu m’as dit : « Tant pis!

Entre au couvent

Ou épouse un imbécile… »

Les princes ne disent

jamais autre chose.

Mais je me suis rappelé ces paroles.

Qu’elles coulent pendant

une centaine de siècles.

Comme un manteau d’hermine

qui glisse sur l’épaule.

.

Anna Akhmatova

Martin Parr

.

Attaché à l’attachement



dans le récit

de l’avant

les mots bouclent

toujours au même endroit

comme si

quelque chose

les empêchaient de passer

devant


ils se tiennent  

là où nous avons cessé

d’être

Angelo di Genova

Seuil absolu

au bord du jour

quelque chose attend

peut-être

que je m’en aille


que je fasse un pas

puis un autre


jusqu’à ne plus savoir

ce qui demeure

derrière


ni pourquoi

je nous regarde encore

si longtemps après

Caroline Dufour

(de) Pensées sous les nuages

.

Tant d’années

et vraiment si maigre savoir

cœur si défaillant

.

Pas la plus fruste obole dont payer

le passeur, s’il approche ?

.

– J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,

je me suis gardé léger

pour que la barque enfonce moins

.

Philippe Jacottet

Matthieu Litt

(de) Nature morte

.

Voilà. Je suis prêt. Commencer.

Peu importe par où. Ouvrir

la bouche. Je peux me taire.

Mieux vaut que je parle.

.

De quoi ? Des jours, des nuits,

ou bien encore de rien.

Ou encore des choses.

Des choses et non des

.

Gens. Ils mourront.

Tous. Je mourrai aussi.

Vaine entreprise.

Comme d’écrire au vent.

.

Joseph Brodski

Max Miechowski