On voit

.

Par le monde on voit

chambres rouges

avenues à flambeaux

femmes aux orteils posés

sur des terres chaudes

invitations à mourir

faites la nuit comme le jour

parfois près de l’usine atomique

des glaneuses penchées

jusqu’au soir.

.

Jean Follain

Ole Marius Joergensen

.

 

 

Oiseaux

.

séraphiques

en costumes luisants, les yeux noirs,

ils observent nos membres sans plume

mais jamais ne nous recherchent

car nous sommes des corps :

le lieu de l’exil dans le monde.

.

Torild Wardenaer

Loca Lee

 

 

Sa maison

 

Elle pensait peut-être que jamais

ce ne pourrait être une vraie catastrophe

si tout était propre et bien rangé

.

Elle pensait peut-être en entrant

dans une autre maison que ce pourrait

être la sienne car l’odeur lui était familière

.

Elle pensait peut-être que rien ne dure

pas même les murs de la maison

sans l’intervention d’un mensonge apaisant.

.

Hanne Bramness

Stéphane Guillaume

 

 

 

(de) Matière solaire

.

Le mur est blanc

et brusquement

sur le blanc du mur tombe la nuit.

Il y a un cheval proche du silence,

une pierre froide sur la bouche,

pierre aveuglée de sommeil.

Je t’aimerais si tu venais maintenant,

si tu penchais

ton visage sur le mien tellement pure

et tellement perdu.

O vie.

.

Eugénio de Andrade

Image Jean-Christophe Philippi – Trinité février 2003

Descente

.

Amère ma rosée

Sur les bouches tendues

N’abandonne pas

.

Ces lumières tremblantes

Ni cette densité

où germent la soif

La faim

.

Peut-être que dans les poitrines

Une rose

Veille à la stricte monotonie des astres

.

Peut-être un chien

Un buisson de fenêtres

Peut-être

Une femme buste lumineux

.

Peut-être une mort

Et la descente douce vers l’eau

De ceux qui savent.

.

Gérald Neveu

Anonyme

D’ailleurs

.

Savoir si quelque chose

N’est pas dans ce coin justement là

Où il n’y a jamais rien

.

Tu lis

Comme si tu désespérais

Comme si un presse-papier

Eût écrasé les violettes

Comme si dans ce coin

Brûlait

Une lumière d’ailleurs

.

Jiri Olic

Ejiro Miyama

Là qu’est la terre

.

La

vie. L’indécision. Le doute. Le

vague à l’âme. Le désir

.

de repartir

avec

autant

de colère, de trancher le nœud

.

gordien et de faire voile

contre

le vent, si c’est là

qu’est la terre.

.

Jan Erik Vold

Helen Levitt

 .

Cuisson des pierres

.

nous vivons en faisant cuire des pierres

nous les cuissons à petit feu

nous faisons cuire des pierres

nous vivons en cuisant des pierres

.

sans colère

sans amour

sans faim

.

ce n’est pas à cause de nos aspirations, bien sûr

il n’y a qu’un seul éclat de pierre

nous ne faisons que mitonner les pierres

sans raison

sans but

ce n’est pas folie du tout, bien sûr

.

Kikuo Takano

 Lars Tunbjörk

Visages dans les wagons

.

Peu

reviennent Ceux que la nuit relie

à leur destin informe se contentent

de dormir C’est là

.

fin de l’hiver Le ciel n’allume

que les étoiles qui dans la mer

se forment

Peu reviennent

.

au présent, berceau

du temps tout entier. Il n’est ni mémoire ni

mer ni main qui puisse recueillir

la lumière que perd la nuit,

chaux

dont elle mouille ceux qui s’en reviennent.

.

Gastao Cruz

Étude au crayon de Edward Hopper pour « Nighthawks »

Le voyage d’hiver

.

Surgissant sans prévenir devant moi dans un jardin enneigé

Cette fleur d’un bleu tempête dont j’ignore le nom

Il suffit de me pencher pour qu’elle réapparaisse

.

Allongée de tout mon long sur la steppe

Dans le bleu du ciel

Le monde, lui et moi, nous deux

Nous sommes très jeunes, encore plus jeunes

Notre sourire

A un goût d’école buissonnière

.

Est-ce le retour, un rêve ou avons-nous vieilli

Cette fleur bleu tempête placée entre nous

Nous deux, le monde et moi

Ne cessons de revenir.

.

Gullen Akin

Image Antonio Silverini