Le Pont

.

Et tout en bas l’Inn avec son eau et l’enfant qui

court sur le pont couvert

et s’arrête près d’une des petites ouvertures.

Alors le pont se met lentement en mouvement,

puis toujours plus vite, il s’en va lui-aussi avec l’eau

de l’Inn vers la grande courbe, et après

la courbe, c’est la mer.

Quelqu’un appelle, l’enfant se retourne,

le pont s’arrête et revient aussitôt à sa place.

Seule l’Inn poursuit son cours.

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Rut Plouda

Erich Heckel

Enfant

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Ton œil clair seul est d’absolue beauté

Je veux y couler des coqs, des couleurs,

Toute une jonglerie clinquante

.

Dont tu médites les syllabes –

Calumet, jonquille,

Minuscule

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Plant sans ride

Mare où les images

Devraient se parer de grandeur classique

.

Non pas ce trouble,

Ces mains tordues, ce noir

Plafond sans étoile.

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Sylvia Plath

Samson Chen

(de) Récits des images

.

Je rêve de pleurs et de froid

J’écoute

Le gel couvrir la neige

Et le matin

Est lenteur de plantes,

Immobilité de la ténèbres.

Qui loge dans ma maison

Sinon le murmure

Et la foudre ?

Aujourd’hui je m’appelle poussière.

Je suis habillé

Par des losanges, des yeux.

Je regarde mes paumes

Et Quelqu’un me fixe

Qui ne dit mot.

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Pierre Dalle Nogare

Jordi Ruiz Cicera

(de) L’arbre à poème

.

Laver son cœur

Le faire sécher

le repasser

le suspendre sur un cintre

Ne pas le replacer tout de suite

dans sa cage

Attendre

la clé charnelle de la vision

l’impossible retour

le dénouement de l’éternité

.

Abdellatif Laabi

Thom Corbishley

Sans titre

.

celui qui veille ne voit pas l’entrée

de la nuit, une rupture

dans l’histoire, une étoile

l’étoile dans le sommeil, dans le souffle, exactement

hors de portée

.

Hanne Bramnes

Léonard Tsuguharu Fujita

(de) Chemin faisant

.

Ici, ou je vis, en attente

je longe

la dure précision du sommeil

.

Je prends appui

sur la disparition

de tout appui

.

Funambule

sur page –

.

patiemment

entre deux vides

je couds une ligne

.

qui me rejoindra

où je me suis oublié

.

Philippe Denis

Daniel Miller

(de) Poème de la cabane

.

Art et vie

saoul et sobre

vide et plein

culpabilité et grâce

cabane et domicile

nord et sud

lutte et paix

après quoi, nous entr’

apercevons les étoiles,

la fourrure blanche et scintillante

de la Voie Lactée,

entendons l’ours surpris se frayer bruyamment

un chemin dans le delta marécageux

au-dessous de moi

.

Jim Harrison

Andy Feltman

De (Lettres à ma fille)

.

J’ignore ce qu’on te dira dans un avenir proche,

si celui qui habite les espaces des vies

possèdent des yeux de géant ou des cornes monstrueuses.

Parce que je t’aime, je voudrais te donner un antidote

pareil à une potion qui te ferait grandir

soudain, survolant la file, comme une fée.

Mais parce que je t’aime, je ne peux le faire

et tout au long de cette nuit que juin déchire,

je veux te garder de la file et de la pelote

et des formes d’aimer toutes différentes,

cependant faites de petits bruits d’étonnement,

comme si, là, le juste et l’humain pouvaient s’enlacer.

.

Ana Luisa Amaral

C’est moi sur la photographie

.

Elle a été prise il y a quelques temps

A première vue on dirait

une photographie

ratée : des lignes floues et des points gris

qui se confondent avec la trame de papier ;

.

ensuite, en regardant de plus près,

vous verrez dans le coin gauche quelque chose

qui ressemble à une branche : le haut d’un arbre

(baume ou épinette) qui dépasse

et, sur la droite, à mi hauteur

de ce qui doit être une pente

douce, une petite maison en bois.

.

A l’arrière-plan, il y a un lac,

et, au-delà, quelques petites collines.

.

(La photographie a été prise

le jour après que je me suis noyée.

.

Je suis dans le lac, au centre

de la photo, juste sous la surface.

.

Il est difficile de me situer

précisément, ou de dire

si je suis grande ou petite :

l’effet de l’eau

sur la lumière est une distorsion

.

mais si vous regardez assez longtemps

à force

vous finirez par me voir).

Margaret Atwood

Pierre Soulages

Coup d’aile

.

Dans le souffle de chaque nouvelle obscurité

les nuages et le couchant du ciel.

Tu regardes ce que porte la lumière

et son coup d’aile m’assombrit.

.

Un oiseau s’envole et avec lui

le gazouillement de l’air. Pas à pas les choses

existent. En tout il y a

comme un retard qui nous hisse et nous révolte.

.

Nous sommes dans cette lumière la lumière sans nom

qui fuit : nous sommes la douce lumière réfléchie

qui fait bouger les lauriers du chemin.

.

Nous sommes seuls ; ici et nulle part.

Tout vit en se taisant : tout est rien :

dans les soleils de rien je te devine.

.

Victor Manuel Mendiola

Carlo Zinelli