(de) Pavoi du bleu

 

Plus tard, la poussière

assombrira chambres et jardins.

Un seul navire sera debout.

Une seule maison contiendra

la ville et ses ténèbres.

Toupies et bras d’enfants

seront les seuls repères.

 

Jacques Izoard

 Matéo Gomez

 

Un instant

 

Pour aucune vérité du monde
Mais si vous préférez,
pour un petit morceau de silence.
Il y a un moment qui partage en deux la terre.
Quelque temps d’humilité,
quand quelqu’un souffle sur nous.

 

Jan Skacel

 Alex Veledzimovich

Le même visage

 

le visage du poète
est ouvert plein de silence

 

toujours le même visage
et pourtant tout à fait autre

 

du mur
me regarde
un masque

 

d’un œil
dur
et vide

 

Tadeusz Rozewicz

T. Maxwell Wagner

Paysages de rien

 

Le temps forme

des paysages de rien

dans les rues

 

où passent également l’air

une voiture

ou une personne détestée

 

une ombre salue une autre ombre

ombres toutes deux vêtues

de la couleur du matin

 

et puis elles tournent au coin de la rue

en serrant ensemble dans leur mains

des morceaux de rien

 

Homéro Aridjis

Julia Gat

(de) La poésie commune

 

Il arrive parfois, seul, triste, un étranger.

Il s’arrête et l’on écoute ses récits doux,

Pleins d’herbes.

Il demande : « Vous ai-je dérangés ? »

Il voudrait repartir, mais il ne sait plus où.

Dans ses oreilles bruit la mer – des coquillages ?

Son front, ses yeux trop grands pour ce bas horizon,

Une raison encore de partir. Ses voyages

Sont là devant lui pleins d’océans, de monts.

On laisse ainsi tout doucement le soir descendre

Qui mélange les figures, les mains, les voix,

Devenues presque esprits…

L’âme pourra comprendre

Mieux – tel le toucher des aveugles –

cette fois.

 

Ilarie Voronca

Robert Adams

Sombre

 

Sombre, une volée d’oiseaux

se déplace lentement contre le ciel.

En bas sur le chemin

la poussière vole.

Personne pourtant

ne va nulle part.

La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,

la respiration du paysage, coupée

dans la canicule du dimanche matin.

Au village tout dort.

Au bord des chemins,

des chiens.

 

Zbynek Hedja

Morteza Niknahad

 

(de) Mémoire de fille

 

Plus je fixe la fille sur la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que

je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré

je lise le roman complet inséré dans les pages de Bonnes soirées toutes les semaines

je rêve d’aller enfin en « sur-pat »

je sois pour le maintien de l’Algérie française

je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout

je n’ai lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.

je m’appelle Annie Duchesne. »

 

Annie Ernaux

 Francesco Sambiti

 

Ombre

 

Avec tes ponts sans fin

Tes couleurs ton silence

Où je vais maintenant

Une lampe allumée

Et suivant mon passé

Qui marche devant moi

Sans rien me demander

Sans daigner me répondre

Indocile à la voix

Se retournant parfois

Pour voir si je suis là.

 

Georges Haldas

 Martin Waltz

 

(de) Journal de l’air

 

Mais demain a le même visage

un ciel peut-être un peu différent

pas assez pourtant pour qu’on comprenne

ce qu’on voudrait dire se retire

ce qui vient c’est toujours autre chose

tu ne t’y reconnais pas tu entres

dans ce qui au fond de la voix n’a

pas de voix tu restes là sans mots

comme la lumière sur les mains.

 

Jacques Ancet

 Lise Sarfati

 

 

Pas ceux qui vécurent ici

 

mais ceux qui y moururent

et pas quand

mais comment ;

pas

les grands connus

mais les grands morts inconnus

pas

l’histoire

des nations

mais la vie des hommes.

les fables sont des rêves,

pas des mensonges,

et

la vérité change

comme

les gens,

et quand la vérité se fait stable

les gens

se font

morts

et

l’insecte

et le feu et

le flot

se font

vérité.

 

Charles Bukowski

 Reagan Bird