Ce n’est pas encore que tout s’efface



je désespérément n’est pas un autre


époque des pères et des mères qui tombent

pommes navrées au pied du pommier


je suis restée cette enfant

sans volonté de naître

pour laquelle vivre

est une embûche mentale


il y a

des mois morts


je pense et je marche sur des œufs

dans ma tête pour ne pas

brusquer

ce qui s’y trouve

lézarder la poche protectrice


gris sur gris teinté de gris sur lit d’herbes mouillées sous ciel de lit en pluies, une sorte d’image de l’interminable, version côté obscur


Anne Julien

Eikoh Hosoe

(de) Moi la dormante



qui es-tu toi qui tapes sur la porte chaque

matin chaque

soir

si fort que ton corps s’endolorit mais tu

me terrifies dans cette non-volonté de ne plus souffrir.


Anne Barbusse

Bieke Depoorter

(de) Le Cycle des pigeons


Tu vas rêver à la fenêtre

Vivent les toits de Paris sous la pluie

Et les pigeons ?

Mauve à leur cou, gris de la taule


Le fer forgé en arabesques

Amie, les nuages avant Noël

Avant le soir


Je me souviens de ta chambre au septième étage

De ce café soluble au goût fumé

De la petite lampe sur la table


Ariel Spiegler

Dora Mar (vers 1926)

Sans titre



les oiseaux sont

remplis de mousse sur les arbres

les arbres sont en carton

metríste mékhri to tría

il ne faut pas s’appuyer sur les arbres

il ne faut pas s’adosser aux murs

il faut retenir son souffle

jusqu’à voir des couleurs


Alban Kacher

Baya (Fatma Haddad)

La sorcière



Tout le monde sait que je disparais

sauf toi.

Je dors à tes côtés, et la nuit je sors

du lit en laissant mes jambes près de toi.

Ce qui est sûr, c’est que je disparais

mais avec toi

(du moins laisse-moi le croire !)

Je suis la perle qui créée son âme rugueuse

et triste.


Carmen Boullosa

Hajime Kimura

Ô vent de l’ouest



Un monde autour d’elle comme une ombre

Elle déplace une chaise.

Quelque chose se crée –

Se prépare

Clair devant elle comme en plein air

L’espace qu’une femme engendre et emplit

Après toutes ces années

J’écris encore

Naturellement, sur ton visage

Tes grands et beaux

Yeux bleus

À travers l’ensemble de ma vision mais l’éclat de la chair

Les yeux bleus

Dans les itinéraires souterrains, dans les pluies fines

Les profils.


Georges Oppen

Lee Miller

(de) Un thé dans la toundra


J’ai grandi avec l’espace

Les voix sont simples

Parfois j’emprunterais

Les mots des poètes

Tu es là

Je suis là

C’est chez toi

Que tu me fais

Entendre la terre


Joséphine Bacon

Jean Paul Riopelle

(de) Géographies de steppes et de lisières



Comment quitter le lac ?

Comment trouver un élément plus ferme

auquel s’accorder ?

On avait travaillé une route au cœur des nuits

froides. On avait élu domicile aux antipodes.

Le moteur tournait, mais la voiture ne quittait

jamais le lieu, des sapins avaient poussé dans

l’habitacle. Le lac persistait derrière la vitre,

avec son charme de premier abri.


Anna Milani

Yves Lacroix

(de) Somnambule du jour



Sans me regarder

ma mère me voit

tel un paysage

où elle n’aurait pas grandi


« Tu es l’image

de ton père

dit-elle

en me lavant

comme un mort »


Mes os

radeaux de sauvetage

glissaient dans le sang


Anise Kolz

Kylet Thomson

Sans titre


Je regarde les oiseaux

Tracer leurs lettres d’argent

C’est toujours l’heureux

Toujours une cloche qui sonne


Et quelque fois

Quand le soleil l’emporte

Je m’assieds dans ce livre

Comme dans une maison


Véronique Wautier

Chiarra Benzi