De (Lettres à ma fille)

.

J’ignore ce qu’on te dira dans un avenir proche,

si celui qui habite les espaces des vies

possèdent des yeux de géant ou des cornes monstrueuses.

Parce que je t’aime, je voudrais te donner un antidote

pareil à une potion qui te ferait grandir

soudain, survolant la file, comme une fée.

Mais parce que je t’aime, je ne peux le faire

et tout au long de cette nuit que juin déchire,

je veux te garder de la file et de la pelote

et des formes d’aimer toutes différentes,

cependant faites de petits bruits d’étonnement,

comme si, là, le juste et l’humain pouvaient s’enlacer.

.

Ana Luisa Amaral

C’est moi sur la photographie

.

Elle a été prise il y a quelques temps

A première vue on dirait

une photographie

ratée : des lignes floues et des points gris

qui se confondent avec la trame de papier ;

.

ensuite, en regardant de plus près,

vous verrez dans le coin gauche quelque chose

qui ressemble à une branche : le haut d’un arbre

(baume ou épinette) qui dépasse

et, sur la droite, à mi hauteur

de ce qui doit être une pente

douce, une petite maison en bois.

.

A l’arrière-plan, il y a un lac,

et, au-delà, quelques petites collines.

.

(La photographie a été prise

le jour après que je me suis noyée.

.

Je suis dans le lac, au centre

de la photo, juste sous la surface.

.

Il est difficile de me situer

précisément, ou de dire

si je suis grande ou petite :

l’effet de l’eau

sur la lumière est une distorsion

.

mais si vous regardez assez longtemps

à force

vous finirez par me voir).

Margaret Atwood

Pierre Soulages

Coup d’aile

.

Dans le souffle de chaque nouvelle obscurité

les nuages et le couchant du ciel.

Tu regardes ce que porte la lumière

et son coup d’aile m’assombrit.

.

Un oiseau s’envole et avec lui

le gazouillement de l’air. Pas à pas les choses

existent. En tout il y a

comme un retard qui nous hisse et nous révolte.

.

Nous sommes dans cette lumière la lumière sans nom

qui fuit : nous sommes la douce lumière réfléchie

qui fait bouger les lauriers du chemin.

.

Nous sommes seuls ; ici et nulle part.

Tout vit en se taisant : tout est rien :

dans les soleils de rien je te devine.

.

Victor Manuel Mendiola

Carlo Zinelli

Anise Koltz

.

ma peau millénaire

tendue

entre le soleil et la lune

est marquée du signe de Caïn

.

Ce sont mes yeux

qui inventent le monde

.

La terre est aveugle

elle est un animal qui écoute

.

Anise Koltz

Aimée Hoving

Relief

.

Aujourd’hui la lampe parle

.

elle a pris une couleur

violente

tout éclate et rayonne

et sert

jusqu’aux miettes

.

la soucoupe blanche

que je vois sur la table

que l’air modèle

.

la vérité morte

froide

vivante maintenant

.

et sans arrêt

.

à voix haute

.

André Du Bouchet

Gregory Crewdson

Le mot magique

.

J’ai ouvert

la porte

je suis entré

je l’ai fermée

l’appartement

était vide

je savais

que personne

ne

viendrait

jusqu’au lendemain

Je me suis assis

sur le divan

j’ai

regardé autour

de moi

et ensuite j’ai dit

à voix haute :

« cheval »

.

Alberto Moravia

Ted Gordon

(de) Dormir sept ans

.

Tu as laissé ton corps

arrêté quelque part

bien des années

avant déluge,

désastre.

Mais tu fais semblant

de rire et de bouger,

quand la vie est absente

.

Jacques Izoard

Myriam Marlène Waldner

(de) Les signes sont là

.

Il me faut une assise

peu importe dans quel élément

Si je pouvais trouver en l’homme

la fibre à laquelle m’agripper

Si ma tête

était moins lourde à porter

Si le verre

aidait vraiment à oublier

Si l’amour

S’avérait enfin prophétique

.

Et si la seule assise

n’était que dans le si…

.

Abdellatif LAABI

George Byrne

De nouveau en 90

.

Ai rêvé que j’ai fait deux cent kilomètres pour rien.

Lorsque tout a grandi. Des moineaux gros comme

des poules

qui chantaient à vous crever les tympans.

Ai rêvé que je dessinais les touches d’un piano

sur la table de la cuisine. Sur lesquelles je jouais, en

silence.

Les voisins entraient pour m’écouter.

.

Thomas Transtromer

Makoto Fukui

(de) Le Temps au crible

.

C’est derrière la vitre

que tout se joue et se dévoile :

un jardin et sa haie,

un pommier presque en fleurs

et les rumeurs qui bruissent :

tout se joue et s’évanouit

comme le monde à portée de souffle

perdu dans le regard inaccessible

et pourtant si proche

.

Max Alhau

Noah Kalina