Là qu’est la terre

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La

vie. L’indécision. Le doute. Le

vague à l’âme. Le désir

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de repartir

avec

autant

de colère, de trancher le nœud

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gordien et de faire voile

contre

le vent, si c’est là

qu’est la terre.

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Jan Erik Vold

Helen Levitt

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Cuisson des pierres

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nous vivons en faisant cuire des pierres

nous les cuissons à petit feu

nous faisons cuire des pierres

nous vivons en cuisant des pierres

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sans colère

sans amour

sans faim

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ce n’est pas à cause de nos aspirations, bien sûr

il n’y a qu’un seul éclat de pierre

nous ne faisons que mitonner les pierres

sans raison

sans but

ce n’est pas folie du tout, bien sûr

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Kikuo Takano

 Lars Tunbjörk

Conjectures

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Que ferions-nous ensemble

dans ce canot ? Me dirais-tu

le jour d’avant ? Saurais-je encore

armer deux rames ? Ou laisserions-nous

sans détour le soleil fléchir

nos corps blancs et retournés ?

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©  tv

Emmanuel Correia

 

Pierre Reverdy

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 » Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres. Car la poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore – pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots quand ils atteignent l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tritesse ou la joie.

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Pierre Reverdy in « Cette émotion appelée poésie » (1950)

 

 

 

 

Visages dans les wagons

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Peu

reviennent Ceux que la nuit relie

à leur destin informe se contentent

de dormir C’est là

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fin de l’hiver Le ciel n’allume

que les étoiles qui dans la mer

se forment

Peu reviennent

.

au présent, berceau

du temps tout entier. Il n’est ni mémoire ni

mer ni main qui puisse recueillir

la lumière que perd la nuit,

chaux

dont elle mouille ceux qui s’en reviennent.

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Gastao Cruz

Étude au crayon de Edward Hopper pour « Nighthawks »

Le beau lac

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à l’envers, la dent du chat

qui frémit sur les eaux grises

Quand du ciel de mars

un rai blanc comme l’avent

d’une saison craintive.

Le train oblique sur la gauche

: d’une roselière

le nez d’un canot engourdi

les roches muettes

et sous ce long taillis

la maison du poète qui ne pissait

que l’eau claire.

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©  tv

Andy Denzler

Le voyage d’hiver

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Surgissant sans prévenir devant moi dans un jardin enneigé

Cette fleur d’un bleu tempête dont j’ignore le nom

Il suffit de me pencher pour qu’elle réapparaisse

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Allongée de tout mon long sur la steppe

Dans le bleu du ciel

Le monde, lui et moi, nous deux

Nous sommes très jeunes, encore plus jeunes

Notre sourire

A un goût d’école buissonnière

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Est-ce le retour, un rêve ou avons-nous vieilli

Cette fleur bleu tempête placée entre nous

Nous deux, le monde et moi

Ne cessons de revenir.

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Gullen Akin

Image Antonio Silverini

(de) Épiphanie de l’ange

 

Cette brume aussi passera,

cet hiver sans pluie,

les hirondelles reviendront et toutes

les formes vivantes

vivront

avec les algues et les rêves

que je reconnaitrai.

 

Robert Veracini

 Pierre Alain Emmi

Une maison là-bas

 

Une maison là-bas

avec sa porte ouverte

et ses deux tourterelles

récitant inlassablement le nom de l’absent

Une maison là-bas

avec son puits profond

et sa terrasse aussi blanche

que le sel des constellations

Une maison là-bas

pour que l’errant se dise

j’ai lieu d’errer

tant qu’il y aura une maison

là-bas

 

Abdellatif Laabi

Image Nicolas de Stael

 

 

 

Léonard

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naître la seconde fois

au cœur de l’hiver

sans pleurs ni douleurs inutiles

juste goûter la main pudique

du petit jour, se défaire de soi

et au creux de l’oreille

entendre la voix sombre

chanter : Hineni,

Hineni.

©  tv

Louis Soutter