(de) L’oiseau

.

Volant ainsi

Dans un ciel voilé

On finit par ne plus discerner les pays lointains

Qu’on croyait bien connaître

Par ne plus discerner les bois flottés dérivant au loin.

Leur moitié sèche

Leur moitié humide

L’une comme l’autre

On ne peut plus les distinguer.

Ni les haies vives des haies lointaines.

Ni les ciels lointains.

Ni les cœurs lointains.

Et à force

De ne plus rien distinguer,

Je me retrouve à voler

dans un miroir volé.

.

Yasumizu Toshikazu (extrait de l’oiseau)

David Stewart

 

 

Préface

.

« Donc il est entendu que nous ne lirons plus de poésie. Certains en écrivent encore de pleines pages, mais quant à les lire, non merci ! Celle qui émane de tout autre que soi est illisible, ennuyeuse, incompréhensible. Il en va de la poésie comme des grand-mères : la mienne est une dame douce et charmante mais les vôtres sont des sorcières à moustaches, tout à fait revêches et rebutantes.

Le poète d’aujourd’hui lit encore (un peu) ses pairs ; c’est l’amère condition pour être lu par eux (un peu) à son tour. Mais la désaffection plus vaste des lecteurs épris de littérature semble définitive et sans recours. Rimbaud reste notre héros, nous affirmons encore volontiers que la poésie est l’expression la plus haute la plus du génie humain, la plus belle incarnation du verbe : de là à mettre  le nez dans un de ces recueils abscons, il y a un gouffre. »

Eric Chevillard – Préface de « Etude de l’objet » de Zbigniew Herbert

 

Autoportrait à six ans

.

Une vitre séparait le mont Altamirano

de mes mains.

Une porte tenait éloignée la salle de classe

de l’escalier qui se précipitait vers le village.

Tous désiraient participer à la classe d’espagnol :

le moineau, les pierres, le frêne et l’azur du ciel.

Mon crayon dessinait la maitresse campagnarde :

sa robe râpée, ses chaussures béantes.

J’apprenais à lire comme on apprend à être  :

toi, moi, frère, l’ombre sur le mur.

.

Homero Aridjis

Annelie Vandendael

 

Rien de beau

.

Rien de beau

des planches de la peinture

des clous de la colle

de la ficelle du papier

 

monsieur l’artiste

bâtit le monde

non d’atomes

mais de résidus

 

la foret d’ardenne

avec un parasol

la mer ionienne

avec de l’encre

 

il suffit

d’une mine fière

il suffit d’une main sûre

 

– et déjà le monde –

 

sur les épingles d’herbes

les crochets de fleurs

les nuages de fil de fer

étirés par le vent

 

Zbigniew Herbert

Tadeuz Rolke

 

Simple

.

Une trouée dans les nuages. Le contour

bleu des montagnes.

Le jaune sombre des champs.

La rivière noire. Que fais-je ici

seul et plein de remords ?

.

Je continue de manger distraitement

les framboises. Si j’étais mort,

ça me fait penser, je ne

les mangerais pas. Ce n’est pas si simple.

C’est aussi simple.

.

Raymond Carver

Len Jamesson

Nuit

.

Ne sais où aller

ici ou là

singuliers tournants dénudés

suffit de courir !

tenir mes tresses de nuit tombée

pellicules et eau de Cologne

rose allumette brûlée de la cire

création sincère en sillons de cheveux

la nuit dénoue ses bagages

de blancs et noirs

arrêter de jeter son avenir

 

 

.

Alejandra Pizarnik

 Montague Fendt

 

Le jour d’après

.

ce jour

est un paysage perdu

dans la brume.

Pourtant

une chambre vivait ici et

dans cette chambre

un jour,  j’ai crié

: il pousse là

de si belles fleurs.

.

© tv

Yota Yioshida

 

(de) Pollens

.

Dans l’amour, sa première demeure,

le temps se promène avec un corps de rose,

les roses, avec un corps de lumière.

Dans le temps, son autre demeure,

le poussière se promène avec des pieds de vent,

le vent avec des pieds de poussière.

.

Adonis – Mémoire du vent

 Christopher McKenney

 

Au début

.

non même une pierre

ne vole pas

de retour dans la main

elle flotte et

les yeux s’immergent

dans l’eau

ils y trouvent le souffle

mémoire des branchies

ainsi personne ne se noie

quand le poème finit

peut-être le lecteur commence-t-il

à glaner mot pour mot

à chercher une force d’appui

par sa propre voix

au-delà du texte

au-delà d’un rivage

 

 

Eva Maria Berg

Image Guillaume Bresson

Nulle part

 

L’endroit où ils étaient couchés, il a

un nom – il n’en a

pas. Ils n’étaient pas couchés là. Mais il y  avait quelque

chose

de couché entre eux. Eux

ne voyaient pas à travers.

.

Ne voyaient pas, non,

parlaient de

mots. Aucun d’eux

ne s’est réveillé, le

sommeil est venu sur eux.

.

Paul Celan

Zhu Lanqing