Jacques Izoard

 

« Le poème conduit, confusément, vers ce que l’on est.  Mais que d’échecs, que de chemins battus sans issue ! Nos mots les plus simples bougent, pourtant : vois le geste de l’a, le geste du b. Ainsi court la phrase, ainsi s’accroche-t-elle au papier. Pour tous, la poésie regorge de mots. A travers elle, nous sommes sains et saufs. Mais vit toujours la ville et ceux qui vivent ici, ceux qui disent « muscat », « coups pleuvent », « courants d’air ». »

Jacques Izoard (de « Vêtus, dévêtus, nus : poèmes »)

 

Paysages de rien

 

Le temps forme

des paysages de rien

dans les rues

 

où passent également l’air

une voiture

ou une personne détestée

 

une ombre salue une autre ombre

ombres toutes deux vêtues

de la couleur du matin

 

et puis elles tournent au coin de la rue

en serrant ensemble dans leur mains

des morceaux de rien

 

Homéro Aridjis

Julia Gat

Au bout du monde


 

où finit la route

il y a une maison cachée

derrière la broussaille.

Avec des persiennes closes

et un véhicule garé

sur le bas côté.

Où commence la route

une femme regarde le soleil

se coucher. Elle récite

quelques vers à propos d’un arbre

plus haut que les autres et

ses escarpins rouges flamboient

dans la poussière

de l’été.

 

tv

Mo Langel

 

 

 

(de) La poésie commune

 

Il arrive parfois, seul, triste, un étranger.

Il s’arrête et l’on écoute ses récits doux,

Pleins d’herbes.

Il demande : « Vous ai-je dérangés ? »

Il voudrait repartir, mais il ne sait plus où.

Dans ses oreilles bruit la mer – des coquillages ?

Son front, ses yeux trop grands pour ce bas horizon,

Une raison encore de partir. Ses voyages

Sont là devant lui pleins d’océans, de monts.

On laisse ainsi tout doucement le soir descendre

Qui mélange les figures, les mains, les voix,

Devenues presque esprits…

L’âme pourra comprendre

Mieux – tel le toucher des aveugles –

cette fois.

 

Ilarie Voronca

Robert Adams

Aux amis inconnus

.

« La poésie est seule et elle ne vit vraiment que par les yeux des amis inconnus (comme l’écrivait Supervielle), ces lecteurs qui entrent soudain en sympathie avec un univers ou une simple phrase susceptibles d’ouvrir des portes, de débusquer une pulsion, de faire de l’ici un ailleurs (et vice versa). Les amis inconnus constituent le véritable pouvoir de la poésie.  » / Daniel Leuwers (extrait de La Place du poème)

 

 

 

Sombre

 

Sombre, une volée d’oiseaux

se déplace lentement contre le ciel.

En bas sur le chemin

la poussière vole.

Personne pourtant

ne va nulle part.

La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,

la respiration du paysage, coupée

dans la canicule du dimanche matin.

Au village tout dort.

Au bord des chemins,

des chiens.

 

Zbynek Hedja

Morteza Niknahad

 

(de) Mémoire de fille

 

Plus je fixe la fille sur la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que

je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré

je lise le roman complet inséré dans les pages de Bonnes soirées toutes les semaines

je rêve d’aller enfin en « sur-pat »

je sois pour le maintien de l’Algérie française

je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout

je n’ai lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.

je m’appelle Annie Duchesne. »

 

Annie Ernaux

 Francesco Sambiti

 

Maps

 

dans la lumière

du bourg ouvrier

J’envisage

les murs du pavillon

d’autrefois

: le vieux saule

hirsute et l’entrepôt

de marchandises

le fil à linge

 

l’ombre à la fenêtre

: du doigt

J’étire la matière

mais loin de grandir

le songe éclate

soudain

 

tv

Ian Kline

Le charmant Som

 

du ciel brouillé

une ombre par-dessus

les têtes. Et d’un seul coup

de franchir les crêtes

qui bordent les versants

déserts.

Ainsi perçons-nous le conte

mon amour : une vallée couchée

sur un banc de brume

du vent furieux et à l’entour

des bêtes tirées

du néant

 

tv

saatchi art

 

Ombre

 

Avec tes ponts sans fin

Tes couleurs ton silence

Où je vais maintenant

Une lampe allumée

Et suivant mon passé

Qui marche devant moi

Sans rien me demander

Sans daigner me répondre

Indocile à la voix

Se retournant parfois

Pour voir si je suis là.

 

Georges Haldas

 Martin Waltz