Vers huit heures


et puis

c’est le jour

d’après

plus las peut-être


je me lève


le ciel

est aussi bleu qu’hier

je reste un long moment

à ne rien regarder


un oiseau passe


je ne souviens pas de

l’avoir vu hier

 Caroline Dufour

Confinement



la maison

se souvient du temps

où tout était là –


nos yeux

nos bouches

nos mains


même le silence était une voix


elle croyait

que nous voulions vivre

à l’abri du monde


à l’intérieur

quelque chose pourtant

pourrissait déjà

image Philip Holt

Faux père


tu n’es pas

ce que nous sommes

ni ce que

nous voulions être


tu n’es pas

davantage

ce que nos mots

ou nos larmes disent


mais

tes yeux

dans la nuit

crachent comme un volcan


et depuis des jours –

peut-être plus haut

tu racles

ta peau jusqu’au sang

Paul Klee

Ascendance


la mer sait

que tout nait

dans le glissement

de la langue


l’enfant le sait aussi


entre ses doigts

les algues deviennent

des bannières

et les coquilles


même brisées

sont assez vastes

pour y cacher

tous ses secrets

 Loretta Lux

Une faille

 

un feu

sinue dans l’obscurité


qui projette

dans les rêves

des figures

que la conscience n’a plus


je les observe

sans les nommer


le tien se tient là


il a désormais la couleur

de l’ivoire

 Alberto Lara

Dédicace

la nuit

quand les mots

se détachent de moi


le poème trouve

enfin sa raison d’être


et pendant

un long moment

je me sens vivre au bord

de ce qui respire

 Collin Avery

La matinale



effroi

de ces longs récits

où l’avidité défait

jusqu’à nos âmes


descendre

avec la voix

encore plus bas


là où les mots n’ont plus

de visage


n’en saisir

que des ombres


puis

douter de l’instant


alors même

que je cherche pour toi

un prénom

terrain-vague

Marijane Ceruti

Vers les abysses



avant

l’endroit grouillait

de ces femmes-poissons

que les marins disent

sirènes


il y avait

des épaves pleines

de mauvais or


on entendait

les chants

la joie et l’ivresse


la lumière

semblait proche

tv5

 Trent Park

Le grand vélo



ces longues allées

bordées d’arbres nus


quelques ombres

au détour

surgissent de la brume

nos voix sont muettes


tes yeux

au-dessus des miens


plus loin

on aperçoit la Seine grise

presque éteinte

Cy Twombly

La dame blanche

herbes sèches

épines

et silex taillés –


le jardin

désormais

vit abandonné


aurait-il fait beau

le jour d’avant


serais-je venu ici

plus souvent


dans leurs yeux

rougis de larmes

l’enfant court encore

au milieu des allées

Graziela Iturbe