Aux amis inconnus

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« La poésie est seule et elle ne vit vraiment que par les yeux des amis inconnus (comme l’écrivait Supervielle), ces lecteurs qui entrent soudain en sympathie avec un univers ou une simple phrase susceptibles d’ouvrir des portes, de débusquer une pulsion, de faire de l’ici un ailleurs (et vice versa). Les amis inconnus constituent le véritable pouvoir de la poésie.  » / Daniel Leuwers (extrait de La Place du poème)

 

 

 

Sombre

 

Sombre, une volée d’oiseaux

se déplace lentement contre le ciel.

En bas sur le chemin

la poussière vole.

Personne pourtant

ne va nulle part.

La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,

la respiration du paysage, coupée

dans la canicule du dimanche matin.

Au village tout dort.

Au bord des chemins,

des chiens.

 

Zbynek Hedja

Morteza Niknahad

 

(de) Mémoire de fille

 

Plus je fixe la fille sur la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que

je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré

je lise le roman complet inséré dans les pages de Bonnes soirées toutes les semaines

je rêve d’aller enfin en « sur-pat »

je sois pour le maintien de l’Algérie française

je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout

je n’ai lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.

je m’appelle Annie Duchesne. »

 

Annie Ernaux

 Francesco Sambiti

 

Le charmant Som


du ciel brouillé

une ombre

par-dessus nos têtes 

qui d’un seul coup d’aile

fendant le rêve

dépasse les crêts

de pierre

.

(de) Journal de l’air

 

Mais demain a le même visage

un ciel peut-être un peu différent

pas assez pourtant pour qu’on comprenne

ce qu’on voudrait dire se retire

ce qui vient c’est toujours autre chose

tu ne t’y reconnais pas tu entres

dans ce qui au fond de la voix n’a

pas de voix tu restes là sans mots

comme la lumière sur les mains.

 

Jacques Ancet

 Lise Sarfati

 

 

Pas ceux qui vécurent ici

 

mais ceux qui y moururent

et pas quand

mais comment ;

pas

les grands connus

mais les grands morts inconnus

pas

l’histoire

des nations

mais la vie des hommes.

les fables sont des rêves,

pas des mensonges,

et

la vérité change

comme

les gens,

et quand la vérité se fait stable

les gens

se font

morts

et

l’insecte

et le feu et

le flot

se font

vérité.

 

Charles Bukowski

 Reagan Bird

(de) Seconde nature

 

Tristesse aux flots de pierre.

 

Des lames poignardent des lames

Des vitres cassent des vitres

Des lampes éteignent des lampes

 

Tant de liens brisés.

 

La flèche et la blessure

L’œil et la lumière

L’ascension et la tête.

 

Invisible dans le silence.

 

Paul Eluard

Alexandra Serrano

 

 

(de) La vraie gloire est ici

 

Midi silence.

Me foudroyant

Au cœur des champs,

 

Un cri,

 

Chu de l’azur,

De ton haut vol

Qui loue et fête,

 

Alouette !

 

François Cheng

 Jean Fautrier

 

 

Sans titre

 

je ne peux voir

la vie secrète des poissons rouges dans l’eau claire du bassin

tous mes efforts pour traverser le miroir

sont restés vains

.

un cheval sur l’antique toit

est soudain retenu par la bride

je tourne au coin de la rue

sur la route du village la poussière

cache le ciel

 

Bei Dao

image-e1448366370628 Kourtney Roy

Léonard Cohen

 

 » Chaque poème qui vous touche est comme un appel qui nécessite une réponse. On veut y répondre avec sa propre histoire. Les romans avaient tendance à me rendre silencieux : vous vivez avec un roman pendant tout un moment , vous devenez vous-même le roman. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de répondre à un roman. Mais dans les poèmes, cette distillation du langage, cette espèce de rapidité et d’agilité coïncidait avec quelque chose de ma propre nature, de mon esprit.  »

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Léonard Cohen (in « Les Inrocks, 10 ans, l’album »)