Sans titre

.

Je pense qu’en ce moment

personne peut-être ne pense à moi dans l’univers,

que moi seul je me pense,

et si maintenant je mourrais,

personne, ni moi, ne me penserait

.

Et ici commence l’abîme

Comme lorsque je m’endors.

Je suis mon propre soutien et me l’ôte.

Je contribue à tapisser d’absence toutes choses.

.

C’est pour cela peut-être

que penser à un homme

revient à le sauver

.

Roberto Juarroz

Kata Geibl

(de) En lisant Hamlet

.

Près du cimetiere, à droite

un désert de poussière.

Au-delà, toute bleue

la rivière.

Tu m’as dit : « Tant pis!

Entre au couvent

Ou épouse un imbécile… »

Les princes ne disent

jamais autre chose.

Mais je me suis rappelé ces paroles.

Qu’elles coulent pendant

une centaine de siècles.

Comme un manteau d’hermine

qui glisse sur l’épaule.

.

Anna Akhmatova

Martin Parr

.

Effusion


et dans ce rien

si dense

quelque chose veille –

un fil

de la gorge au ventre

pas même une pensée

juste un poids

sans nom

qui boit la nuit

Caroline Dufour

(de) Pensées sous les nuages

.

Tant d’années

et vraiment si maigre savoir

cœur si défaillant

.

Pas la plus fruste obole dont payer

le passeur, s’il approche ?

.

– J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,

je me suis gardé léger

pour que la barque enfonce moins

.

Philippe Jacottet

Matthieu Litt

(de) Nature morte

.

Voilà. Je suis prêt. Commencer.

Peu importe par où. Ouvrir

la bouche. Je peux me taire.

Mieux vaut que je parle.

.

De quoi ? Des jours, des nuits,

ou bien encore de rien.

Ou encore des choses.

Des choses et non des

.

Gens. Ils mourront.

Tous. Je mourrai aussi.

Vaine entreprise.

Comme d’écrire au vent.

.

Joseph Brodski

Max Miechowski

L’arche


assis

sur le pont arrière

nous attendons

que le bateau consente

à bouger

nous ?

des gens seuls

des couples usés

ces familles

dont la place

semble comptée

aussi

un chien

la tête hors d’un sac


avec cette femme

de mon âge

qui parle au vent

André Lichtenberg

(de)Ancestrale

.

On entend

toujours une voix

Toujours

on regarde un visage

On attend

heure par heure qui

doit arriver

On épie

son retour

ses aubes

son approche dans l’air

du soir

Seule à présent

Tu chutes dans le précipice de tes cris

.

Goliarda de Sapienza

Andy Feltham

Lettre à M.



entre nous

un fil

tendu par-dessus

un océan

je me tais

j’écoute

à l’autre bout

tu ne dis rien

tu me manques

tu vas bien

Elene Shengelia

Rue a disparu

sur le sentier

qui monte

aux arbres

le jour se retire

sans bruit

je vous cherche

je tends l’oreille

je murmure

votre nom

je vous suis

dans l’effacement

Mark Power