Ascendance

 

ton œil se lasse

des vues de la maison

qui nous habite

 

il change d’âge

et de saison

veut retrouver l’enfant

quand elle aperçoit la mer baller

sous la ligne d’horizon

 

cet impossible voyage

vers l’avant

 Loretta Lux

(de) Toute minute est première

 

Mais gluante de gouttes

quand la vitre

s’illumine au soleil

 

de vieux visages s’y accolent

dispersés jadis par la mort

 

aigus dans la lumière

ils nous adjurent en paroles

maintenant mises au présent des oiseaux

de les regarder

du plus près que nous pouvons

de poser nos doigts sur la fenêtre

à la place exacte de leurs bouches

pour qu’ils soient moins partis, moins défaits, sentent

cette chaleur de peau étrangère

qu’ils ne peuvent plus

caresser, embrasser.

Alors je nous sens provisoires.

 

Marie-Claire Bancquart

 

(de) Le dimanche

 

Et maintenant que je chôme,

Que l’usine est froide et rouille,

Chaque jour est un dimanche,

Je hais chaque jour,

Je veux dormir,

J’aime seulement le sommeil.

Ô l’éveil dans le dégoûtant jour.

Je pense et je crève

Et je pense que je crève.

Aujourd’hui c’est dimanche

Éternel dimanche

Au fond de la ville.

 

Pierre Morhange

Francis Bacon

 

(de) Le vrai lieu

 

« Je crois que l’écriture ne peut se définir en termes de bonheur ou de malheur. Peut-être en une alternance de désespoir et de contentement. Quand j’ai terminé un texte, je me dis : voilà une bonne chose de faite. J’emploie cette expression banale dans son sens le plus fort, de véritable accomplissement. Une tâche aux contours incertains était devant moi, je suis allée vers elle, je l’ai prise à bras le corps et elle est achevée. Un objet est là, un texte, qui va aller vivre ou ne pas vivre, c’est selon le lecteur, la lectrice. »

Annie Ernaux – (extrait de « Le vrai lieu »)

Psaume

 

Tout est vanité.

une ville se vautre dedans,

relève-toi de la poussière de cette ville,

surmonte la charge,

et fais semblant

d’aller vers un bénévolat.

tiens tes promesses

devant un miroir aveugle dans l’air,

devant une porte fermée dans le vent,

les chemins abrupts du ciel ne sont pas foulés.

 

Ingeborg Bachmann

Kelly Hussey Smith

Trois haïkus…

 

Sans chapeau l’averse

va-t-elle me surprendre ?

diantre ! diantre !

 

Poux, puces

et mon cheval qui pisse

tel est mon chevet

 

Année après année

les singes qu’on affuble

de masques de singe

 

Bashô

Hokusai

 

La faille

un feu sinue

la nuit entre ces murs

suscitant des visages

que l’on pensait

oubliés

le tien fait partie

de ceux-là. Il est teint d’ivoire

ne sourit jamais

fidèle à ce qui n’est pas et

n’a jamais pu être

 Alberto Lara

Intérieur

 

Il y a longtemps que je cherche à vivre ici, dans cette chambre que je fais semblant d’aimer, la table, les objets sans soucis, la fenêtre ouvrant au bout de chaque nuit d’autres verdures, et le cœur du merle bat dans le lierre sombre, partout des lueurs achèvent l’ombre vieillie.

J’accepte moi aussi de croire qu’il fait doux, que je suis chez moi, que la journée sera bonne. Il y a juste, au pied du lit, cette araignée (à cause du jardin), je ne l’ai pas assez piétinée, on dirait qu’elle travaille encore au piège qui attend mon fragile fantôme…

 

Philippe Jaccottet

 Julien Lombardie

 

 

Dédicace

 

le ciel

les ombres et les corps

assoupis

à tout ce qui entame

l’œil

la voix sombre

les odeurs de pluie

 

la campagne des imbéciles

aussi

 

les arbres en hiver

la nuit

quand les mots se montrent

indociles

 Collin Avery

 

Apocalypse dans les feuilles

 

Un jour on s’est dit que l’aventure

était peut-être plus belle ainsi :

tout disparaîtra

– les choucas aussi et la falaise

où ils rentrent le soir avec de petits cris

et l’eau vive et les guerres

intestines où s’usent la vie

– cela c’est le vent qui l’inspire

en jouant dans les feuilles

à la fin d’un beau jour

lumineux sur la terre.

 

Paul de Roux

Sarah Bobineau