Sauf demain

.

les jours partout enquêtent sur l’incident

j’ai l’esprit tranquille

.

le cours d’eau entré au cœur de demain

me quitte, exposition à la lumière

.

je grimpe au sommet du brouillard observe

le clair de lune assailli de doutes

.

pourtant le chemin est là, inéluctable

et le fer des sabots est poème immortel

.

Bei Dao

Louise Bourgeois

(de) Matière solaire

.

Tu pourrais apprendre à la main

un autre art

celui de traverser le verre ;

.

tu pourrais lui apprendre

à creuser la terre

sur laquelle tu suffoques syllabe après syllabe ;

.

et même à devenir eau

là où, à force d’être regardées

les étoiles sont tombées

.

Eugénio de Andrade

Eugénio de Andrade – Portrait de Augusto Gomes

(de) Beaupré

.

je ne sais pas

ce qui m’aurait vraiment aidée

assise (et toujours je t’attends) on s’est dit

ces choses

qu’on oublie

ce n’est déjà plus rien

et moi seule au jardin

qui n’ai fait que t’attendre

.

Eric Sautou

Sarah Jarrett

Écoute

.

je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.

Celle qui t’enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j’avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t’effleure,

te jette à terre.

Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?

.

Else Lasker-Schüle

(Traduction d’Alain Suied)

Armineh Hovanesian

Signe de quoi

.

ce geste épeuré

au bout de sa tige

à s’y méprendre

comme une ronce

qu’un doigt écarte

sur le côté

le froid passe sous

la peau

l’œil se tasse

de l’envers nait

un endroit

la tête sous une épaule

.

il n’y a plus de mot

Robert Van der Hils

(de) la photo d’un génie

.

voici le passant

le chaud du jour sur le mur

le soleil dans la vitre des lunettes

la barbe blanche

le trou dans la joue droite

.

a vécu et a travaillé là

.

les mortels ont les doigts bavards

leurs secrets tombent dans l’œil

les morts serrent les paupières

ils jouissent de ce qu’ils ne savent plus

.

et le cœur attaché aux petites choses

comme l’enfant à ses jouets

une vie

qu’est qu’une vie

.

Bernard Noël

Benoit Courti

(de) La moitié du geste

.

déterre-moi

dit à l’œil

le reflet

.

mais l’œil

ne voit en face 

ni le baiser désert

.

ni la mort de l’obscur

gelé

dans le volume faux

.

qui se tutoie

en l’air

sa langue y perd

.

car le tu

est sous la peau

la profondeur

.

Antoine Emaz

Philipp Schopke

(de) L’apprenti dans le soleil

.

la sensation désagréable

que vos oreilles

fonctionnaient de temps à autre

à l’envers

.

qu’elles ne percevaient plus

que ce qui se passait en vous

.

l’envie folle

que les songes fussent

presque tous étourdissants

.

les moments qui glissaient

.

à peine

.

manquaient même

de tomber

.

mais ce n’était pas une raison

pour les rejeter

.

Franck André Jamme

Damien Malonney

Poème quantique

.

par fulgurance

des ombres à travers

la chaussée

.

il est six heures

.

la voix d’une femme

dans le dos

.

aussi

des visages attentifs

quand d’autres sondent

la dureté

.

tu dis

.

la scène

par un nombre de fois incalculables

est rejouée

.

comme un surcroit

de tableaux que de petits détails

viennent à chaque fois

dissembler

Christina Coral

Fading

la mémoire

de l’œil s’éteint doucement

.

est une ombre

la nuit

qui erre dans un demi-sommeil

.

si loin du chemin

.

avec des mots épandus

dans une langue étrangère

et par une autre voix

Emily Graham