Volée d’anges

.

jaunes et

rouges et bleus avec des cris

et des pistolets et

qui vont infatigables de coins sombres

en buissons creux – je me souviens des ailes que

je portais à leur âge ; elles étaient douces et blanches

et j’ai longtemps fui l’envie de les remiser –

pour ne pas mourir dans

une chambre

Minnie Evans

Ombre aveugle

.

un visage apparait

à la fenêtre – il m’intimide

je sors

à peine du sommeil

l’hiver attend dehors

avec la foule de ceux qui passent

sous les miroirs – faut-il aimer pour cela ?

des mots sont

écrits sous le visage – je les lis – mais

d’un regard il a suffi

Guillaume Tomasi

Sans titre

.

Je pense qu’en ce moment

personne peut-être ne pense à moi dans l’univers,

que moi seul je me pense,

et si maintenant je mourrais,

personne, ni moi, ne me penserait

.

Et ici commence l’abîme

Comme lorsque je m’endors.

Je suis mon propre soutien et me l’ôte.

Je contribue à tapisser d’absence toutes choses.

.

C’est pour cela peut-être

que penser à un homme

revient à le sauver

.

Roberto Juarroz

Kata Geibl

(de) En lisant Hamlet

.

Près du cimetiere, à droite

un désert de poussière.

Au-delà, toute bleue

la rivière.

Tu m’as dit : « Tant pis!

Entre au couvent

Ou épouse un imbécile… »

Les princes ne disent

jamais autre chose.

Mais je me suis rappelé ces paroles.

Qu’elles coulent pendant

une centaine de siècles.

Comme un manteau d’hermine

qui glisse sur l’épaule.

.

Anna Akhmatova

Martin Parr

.

Attaché à l’attachement

.

entre

l’autre avec et l’être seul

la voix trempe à l’intérieur

qui foi de quoi – ô la redondance

de ces mots qui courent à l’infini – grossit

le récit imaginaire d’un jour

mourant

Kevin Lamento

(de) La côte sauvage

.

« Quelqu’un m’attendait et me regardait vivre et souffrir. D’arbre en arbre, cette présence se rapprochait, m’enfermait et depuis, je n’ai cessé de la sentir se rapprocher, de jour en jour, d’être en être, se cachant derrière les objets, se cachant derrière ton visage – quelques fois tes yeux m’ont fait peur qui l’abritaient innocemment – et me regardant toujours d’un peu plus près, ni en ennemie, ni en amie, ni en juge, mais plutôt à la manière de la mort : avec indifférence. »

Jean-René Huguenin

Paul Gaugin

(de) Pensées sous les nuages

.

Tant d’années

et vraiment si maigre savoir

cœur si défaillant

.

Pas la plus fruste obole dont payer

le passeur, s’il approche ?

.

– J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,

je me suis gardé léger

pour que la barque enfonce moins

.

Philippe Jacottet

Matthieu Litt

(de) Nature morte

.

Voilà. Je suis prêt. Commencer.

Peu importe par où. Ouvrir

la bouche. Je peux me taire.

Mieux vaut que je parle.

.

De quoi ? Des jours, des nuits,

ou bien encore de rien.

Ou encore des choses.

Des choses et non des

.

Gens. Ils mourront.

Tous. Je mourrai aussi.

Vaine entreprise.

Comme d’écrire au vent.

.

Joseph Brodski

Max Miechowski

Edgar et son autre

.

à l’enfant qui

le soir rôde Edgar – c’est leur prénom

dit : malgré l’errance

puis le sujet qui racine

aussi les césures

le fait d’

être là sans connaitre le pourquoi

des choses, dis

 est-ce que tu m’acceptes

comme vieux copain

Scottie Wilson

L’arche

.

nous sommes

assis sur le pont avant et

nous attendons

que le bateau bouge

il y a

ces couples âgés et

des familles pour qui

la place semble comptée

les gens seuls

un homme en uniforme

avec deux sirènes

aussi la tète d’un chien qui dépasse

d’un sac à dos

j’imagine soudain quelqu’un

crier : que faites-vous là

et nos regards

doucement de glisser

vers la lagune

André Lichtenberg