(de) Le dimanche

 

Et maintenant que je chôme,

Que l’usine est froide et rouille,

Chaque jour est un dimanche,

Je hais chaque jour,

Je veux dormir,

J’aime seulement le sommeil.

Ô l’éveil dans le dégoûtant jour.

Je pense et je crève

Et je pense que je crève.

Aujourd’hui c’est dimanche

Éternel dimanche

Au fond de la ville.

 

Pierre Morhange

Francis Bacon

 

(de) Le vrai lieu

 

« Je crois que l’écriture ne peut se définir en termes de bonheur ou de malheur. Peut-être en une alternance de désespoir et de contentement. Quand j’ai terminé un texte, je me dis : voilà une bonne chose de faite. J’emploie cette expression banale dans son sens le plus fort, de véritable accomplissement. Une tâche aux contours incertains était devant moi, je suis allée vers elle, je l’ai prise à bras le corps et elle est achevée. Un objet est là, un texte, qui va aller vivre ou ne pas vivre, c’est selon le lecteur, la lectrice. »

Annie Ernaux – (extrait de « Le vrai lieu »)

Psaume

 

Tout est vanité.

une ville se vautre dedans,

relève-toi de la poussière de cette ville,

surmonte la charge,

et fais semblant

d’aller vers un bénévolat.

tiens tes promesses

devant un miroir aveugle dans l’air,

devant une porte fermée dans le vent,

les chemins abrupts du ciel ne sont pas foulés.

 

Ingeborg Bachmann

Kelly Hussey Smith

Trois haïkus…

 

Sans chapeau l’averse

va-t-elle me surprendre ?

diantre ! diantre !

 

Poux, puces

et mon cheval qui pisse

tel est mon chevet

 

Année après année

les singes qu’on affuble

de masques de singe

 

Bashô

Hokusai

 

La faille

 

un feu sinue

la nuit entre les murs

 

suscitant des visages

que l’on pensait

oubliés

 

le tien fait partie

de ceux-là. Il est teint d’ivoire

et ne sourit jamais

 

mémoire de ce qui n’est pas

ou n’a jamais pu être

 Alberto Lara

 

Intérieur

 

Il y a longtemps que je cherche à vivre ici, dans cette chambre que je fais semblant d’aimer, la table, les objets sans soucis, la fenêtre ouvrant au bout de chaque nuit d’autres verdures, et le cœur du merle bat dans le lierre sombre, partout des lueurs achèvent l’ombre vieillie.

J’accepte moi aussi de croire qu’il fait doux, que je suis chez moi, que la journée sera bonne. Il y a juste, au pied du lit, cette araignée (à cause du jardin), je ne l’ai pas assez piétinée, on dirait qu’elle travaille encore au piège qui attend mon fragile fantôme…

 

Philippe Jaccottet

 Julien Lombardie

 

 

Dédicace

 

le ciel

les ombres et les corps

assoupis

à tout ce qui entame

l’œil

la voix sombre

les odeurs de pluie

 

la campagne des imbéciles

aussi

 

les arbres en hiver

la nuit

quand les mots se montrent

indociles

 Collin Avery

 

Apocalypse dans les feuilles

 

Un jour on s’est dit que l’aventure

était peut-être plus belle ainsi :

tout disparaîtra

– les choucas aussi et la falaise

où ils rentrent le soir avec de petits cris

et l’eau vive et les guerres

intestines où s’usent la vie

– cela c’est le vent qui l’inspire

en jouant dans les feuilles

à la fin d’un beau jour

lumineux sur la terre.

 

Paul de Roux

Sarah Bobineau

 

 

 

 

La matinale

 

ces voix

qui entravent la douceur

du matin

 

inlassablement

elles disent le livre de la fin

On y voit le jour rendre

du sang

la terre est trop petite

et l’espoir fond comme neige

au printemps

 

en même temps

je me creuse pour trouver

un prénom

Marijane Ceruti

de (LES CRIS VAINS)

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous n’avons rien à dire

et que le rien que nous nous disons

continuellement

nous nous le disons

comme si nous ne nous disions rien

comme si personne ne nous disait

même pas nous

que nous n’avons rien à dire

personne

à qui pouvoir le dire

même pas à nous

 

Gherasim Luca