sous la lune
qui perce au vent
un vieux chêne
montre ses fesses
seize heures
des enfants rient
dans l’herbe jaune
non loin
en cercle leurs mères
délibèrent –
d’un buisson
soudain
le cri roux d’un chien
sans nom

morceau d’une chose qui a été déchirée
ce doux profil
à la lueur d’une lanterne –
on dirait le motif
d’un poisson
brossé sur de la porcelaine
mais voilà que
soudain le motif murmure
des mots
dans une langue ancienne
à peine soufflée

« La poésie est l’effet d’un certain besoin de faire, de réaliser avec les mots l’idée que l’on a eu de quelque chose. Il faut donc que l’imagination ait une idée vive et forte, quoique d’abord imparfaite et confuse, de l’objet qu’elle se propose de réaliser. Il faut en plus que notre sensibilité ait été placée à l’égard de cet objet dans un état de désir, que notre activité ait été provoquée par mille touches éparses et qu’elle soit pour ainsi dire, mise en demeure de répondre à l’impression par l’expression. »
Paul Claudel – Réflexions sur la poésie
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papier
de cellulose
en pure pâte
vierge
doublé sur l’épaisseur
et soufflé à l’air chaud
avec son mandrin
exempte de tout parfum
qui aisément
s’éteint dans l’eau
des broyeurs
ou des fosses
septiques
indifférente
à la foule
qui languit
sur le garde-corps
tu te hisses –
ma belle
pour saisir du regard
tout Paris
soleil de mars –
l’hydre engloutit
l’horizon
et la ville –
dis-tu
n’en est que plus
belle

« Écrire, en poésie, disons plutôt en direction de la poésie, c’est assurément tenter de forcer sa voie vers l’immédiat dans la chose, vers ce que j’appelle la présence, et cela prend et reprend sans cesse, ou devrait sans cesse reprendre, l’aspect d’une sorte de théologie négative : celle-ci est la déconstruction des représentations dont sont faites nos idées du monde et des autres, conceptuelles et donc abstraites et réductrices. Ce négatif est le début de la poésie et quand quelqu’un est parvenu en ce point, réellement, c’est parce que depuis un moment déjà, il a fait de ce travail sa grande entreprise, abandonnant les affirmations naïves de son lyrisme d’adolescent pour entrer ainsi dans les mots par en dessous du réseau de leur signification, au risque d’ailleurs de ne rien dire au sens habituel du mot dire ».
Yves Bonnefoy – in « L’inachevable ».
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» Je pense qu’il est important d’être quelque part, d’avoir simplement une histoire à soi. Ça peut être avoir un père corse et une mère auvergnate, habiter dans le XVe arrondissement. Il est important de se connaitre, de travailler sur quelque chose qui est soi. Le rêve, c’est de parler de son village et que ce village devienne celui de tous les autres parce que c’est celui qui regarde qui fait l’oeuvre. On parle d’une chose très personnelle que l’autre s’approprie, transforme et modifie. L’avantage des images à ce niveau, c’est qu’elles sont moins précieuses que les mots : chacun peut y prendre ce qu’il veut, c’est une auberge espagnole. »
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Christian Boltanski – Les Inrockupitibles Hors série / Interviews
http://www.grazia.fr/culture/expos/articles/boltanski-l-artiste-simple-et-mortel-793520