De (Lettres à ma fille)

.

J’ignore ce qu’on te dira dans un avenir proche,

si celui qui habite les espaces des vies

possèdent des yeux de géant ou des cornes monstrueuses.

Parce que je t’aime, je voudrais te donner un antidote

pareil à une potion qui te ferait grandir

soudain, survolant la file, comme une fée.

Mais parce que je t’aime, je ne peux le faire

et tout au long de cette nuit que juin déchire,

je veux te garder de la file et de la pelote

et des formes d’aimer toutes différentes,

cependant faites de petits bruits d’étonnement,

comme si, là, le juste et l’humain pouvaient s’enlacer.

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Ana Luisa Amaral

C’est moi sur la photographie

.

Elle a été prise il y a quelques temps

A première vue on dirait

une photographie

ratée : des lignes floues et des points gris

qui se confondent avec la trame de papier ;

.

ensuite, en regardant de plus près,

vous verrez dans le coin gauche quelque chose

qui ressemble à une branche : le haut d’un arbre

(baume ou épinette) qui dépasse

et, sur la droite, à mi hauteur

de ce qui doit être une pente

douce, une petite maison en bois.

.

A l’arrière-plan, il y a un lac,

et, au-delà, quelques petites collines.

.

(La photographie a été prise

le jour après que je me suis noyée.

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Je suis dans le lac, au centre

de la photo, juste sous la surface.

.

Il est difficile de me situer

précisément, ou de dire

si je suis grande ou petite :

l’effet de l’eau

sur la lumière est une distorsion

.

mais si vous regardez assez longtemps

à force

vous finirez par me voir).

Margaret Atwood

Pierre Soulages

Tiens ma robe

.

J’accrocherai mes vêtements

près de tes complets –

les manches encore moulées

se toucheront comme des bras

.

Lorsque nous serons tous deux assis à lire

une page tournera

en réponse à la tienne.

.

Mon souffle embuera

ton miroir,

nous laverons nos mains

avec le même savon.

.

Et tu tiendras

ma robe

afin que je puisse y pénétrer.

.

Jennifer Clément

Coup d’aile

.

Dans le souffle de chaque nouvelle obscurité

les nuages et le couchant du ciel.

Tu regardes ce que porte la lumière

et son coup d’aile m’assombrit.

.

Un oiseau s’envole et avec lui

le gazouillement de l’air. Pas à pas les choses

existent. En tout il y a

comme un retard qui nous hisse et nous révolte.

.

Nous sommes dans cette lumière la lumière sans nom

qui fuit : nous sommes la douce lumière réfléchie

qui fait bouger les lauriers du chemin.

.

Nous sommes seuls ; ici et nulle part.

Tout vit en se taisant : tout est rien :

dans les soleils de rien je te devine.

.

Victor Manuel Mendiola

Carlo Zinelli

(de) Le Reste du voyage

.

« Le poème se fout de l’égalité

des rayons du cercle ou que deux plus deux fassent

fatalement quatre il est d’ailleurs le seul

espace vital où la loi devient folle

mange l’irréversible et retourne la mort

il n’est tel qu’en lui-même que hors de lui

devenu souffle en tête et buée verbale

phénix d’air toujours naissant sur quelque lèvre »

.

Bernard Noël

Etreinte

.

sous les saules

qui longent la rivière

la mémoire sombre

en silence

.

il n’est rien

.

l’eau est grise

la terre encore tiède

et sous le halo flétri

enflent

.

les subsides

d’un lendemain

Margherita Chiarva

Ici et avant

.

à

nos pieds

les corps blancs

de ceux qui gisent au bord

de l’océan

aussi

un chemin de pas

parmi les herbes sauvages

quelques rochers

et une foule de petits noms

cramponnés à un pan

solaire

Céleste Dupuy Spencer

Relief

.

Aujourd’hui la lampe parle

.

elle a pris une couleur

violente

tout éclate et rayonne

et sert

jusqu’aux miettes

.

la soucoupe blanche

que je vois sur la table

que l’air modèle

.

la vérité morte

froide

vivante maintenant

.

et sans arrêt

.

à voix haute

.

André Du Bouchet

Gregory Crewdson

Le mot magique

.

J’ai ouvert

la porte

je suis entré

je l’ai fermée

l’appartement

était vide

je savais

que personne

ne

viendrait

jusqu’au lendemain

Je me suis assis

sur le divan

j’ai

regardé autour

de moi

et ensuite j’ai dit

à voix haute :

« cheval »

.

Alberto Moravia

Ted Gordon

L’avent

.

sans cesse

la lumière retourne

au point d’origine

sont là

.

les mains roses

et les visages ouverts

les mots ignorants

la gêne

.

ce qui prête

à la partie infirme

du soi

Polina Washnington