Antoine Emaz

 

 » Alors écrire, en plus ? Cela ne résout rien, ne guérit pas ; je vois cela plutôt comme une mise à plat, une façon d’y voir un peu plus clair, de respirer un peu mieux. Une sorte de prise d’écart, de distance : je ne suis plus muet, j’essaie de dire pour moi et l’autre ce qui, d’habitude, nous fait taire.

Écrire-vivre, c’est partir de ma vie jusqu’à ce qu’elle s’adresse, par le poème, aux autres, à leurs vies particulières. Le poète n’est pas devant tout le monde, guidant le peuple et voyant plus loin ; il est derrière, aussi aveugle que les autres, mais il dit son aveuglement, et son refus. Ce n’est pas refuser qui le distingue, mais son dire. Donc tout le travail consiste à rejoindre le commun en partant du singulier. Voilà le boulot d’écrire. Non pas exacerber l’individu, mais à partir d’une vie, que le poème sauve aussi comme vie personnelle, aller vers un vivre qui soit commun, collectif, une condition d’homme, si on veut. Si le lecteur ne se reconnaît pas dans le poème, j’ai raté ; si je ne me reconnais plus dans le poème, j’ai raté également. C’est assez simple. »

Antoine Emaz – les entretiens in-finis

 

 

 

L’icône Espérance

 

Il y a le bleu des brèches et des horizons pâles

Il y a que je pense à un figuier comme

A la perfection du sommeil

Il y a que le ciel penche au-dedans de nous

Et se relève : il y a la jeunesse des eaux.

Il y a une icône au fond d’un temple

Et le temps qui s’inscrit tout entier en toi

Il y a ce poème qui te ressemble

Une rose à jamais pure

Rose noire la rose de ta voix.

Il y a une arche au-dessus du froid

Quelque chose qui respire tout près d’ici

Je t’écoute est-ce toi est-ce moi

Il y a une source qui ne finit pas.

 

Lionel Ray

 Tania Franco Klein

Ombres roses ombres

 

Sous un ciel étranger

ombres roses

ombres

sur une terre étrangère

entre roses et ombres

dans une eau étrangère

mon ombre.

 

Ingeborg Bachmann

 

 

 

 

Un morceau de lumière

 

J’écris des dates

le temps qui les traverse

ne laisse qu’un peu de poudre humide

parfois les feuilles remuent

le ciel n’est pas le ciel

le jour est un reste de regard

 

Jacques Ancet

 Cristina Coral

 

 

 

(de) Instants qualifiés

 

Sanguine issue

D’un très beau jardin

Mourant au nord,

 

De colline en colline

Espère la mer

 

Fibre violette

Au cœur de l’orange.

 

Jean Tortel

Shane Lynam

Le charmant Som


du ciel brouillé

une ombre

par-dessus nos têtes 

qui d’un seul coup d’aile

fendant le rêve

dépasse les crêts

de pierre

.

(de) Journal de l’air

 

Mais demain a le même visage

un ciel peut-être un peu différent

pas assez pourtant pour qu’on comprenne

ce qu’on voudrait dire se retire

ce qui vient c’est toujours autre chose

tu ne t’y reconnais pas tu entres

dans ce qui au fond de la voix n’a

pas de voix tu restes là sans mots

comme la lumière sur les mains.

 

Jacques Ancet

 Lise Sarfati

 

 

Pas ceux qui vécurent ici

 

mais ceux qui y moururent

et pas quand

mais comment ;

pas

les grands connus

mais les grands morts inconnus

pas

l’histoire

des nations

mais la vie des hommes.

les fables sont des rêves,

pas des mensonges,

et

la vérité change

comme

les gens,

et quand la vérité se fait stable

les gens

se font

morts

et

l’insecte

et le feu et

le flot

se font

vérité.

 

Charles Bukowski

 Reagan Bird

Léonard Cohen

 

 » Chaque poème qui vous touche est comme un appel qui nécessite une réponse. On veut y répondre avec sa propre histoire. Les romans avaient tendance à me rendre silencieux : vous vivez avec un roman pendant tout un moment , vous devenez vous-même le roman. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de répondre à un roman. Mais dans les poèmes, cette distillation du langage, cette espèce de rapidité et d’agilité coïncidait avec quelque chose de ma propre nature, de mon esprit.  »

.

Léonard Cohen (in « Les Inrocks, 10 ans, l’album »)

 

Yosano Tekkan

 

yeux fixés

sur le cou d’un chameau

qui se tient immobile

moi aussi j’attends tranquillement

l’approche de mon heure

 

Yosano Tekkan

Image Miro