Chemin des moulins



dans le palais

qui nous habite

nos corps

se croisent en silence


l’air porte

le rance et le jauni


au fond du couloir

respire une lumière

malade –


sans doute

sommes-nous morts ici

sans même avoir été

avertis

Matthew Beck

(de) La retenue

 

au temps

au regard

à la lumière

 

au jour déjà commencé,

qui devra prendre date

aux mots écrits pour ce jour-là.

 

à la lumière

 

soustraire au sens du fleuve,

au temps,

ce qu’il charrie,

ne pas le regarder couler

s’enfouir sous le vert gazon

qui borde ses rêves.

 

soustraire au cours ma propre voix

le monde à mes yeux

 

ce matin

au temps

au regard

à la lumière.

 

Lucie Taieb

Margherita Premuroso

(de) Au bord de l’infini

 

Des pinces à linge

En situation périlleuse

Retenant une robe si parfaite

Dans son contentement suspendu

Des draps blancs maculés

Des seaux d’eau sale

Une femme balaie le vent

Un jour idéal

Pour laver

La mémoire

 

Carolyn Carlson

Natsumi Hayashi

 

 

Confinement



la maison

se souvient du temps

où tout était là –


nos yeux

nos bouches

nos mains


même le silence était une voix


elle croyait

que nous voulions vivre

à l’abri du monde


à l’intérieur

quelque chose pourtant

pourrissait déjà

image Philip Holt

Faux père


tu n’es pas

ce que nous sommes

ni ce que

nous voulions être


tu n’es pas

davantage

ce que nos mots

ou nos larmes disent


mais

tes yeux

dans la nuit

crachent comme un volcan


et depuis des jours –

peut-être plus haut

tu racles

ta peau jusqu’au sang

Paul Klee

Ascendance


la mer sait

que tout nait

dans le glissement

de la langue


l’enfant le sait aussi


entre ses doigts

les algues deviennent

des bannières

et les coquilles


même brisées

sont assez vastes

pour y cacher

tous ses secrets

 Loretta Lux

(de) Toute minute est première

 

Mais gluante de gouttes

quand la vitre

s’illumine au soleil

 

de vieux visages s’y accolent

dispersés jadis par la mort

 

aigus dans la lumière

ils nous adjurent en paroles

maintenant mises au présent des oiseaux

de les regarder

du plus près que nous pouvons

de poser nos doigts sur la fenêtre

à la place exacte de leurs bouches

pour qu’ils soient moins partis, moins défaits, sentent

cette chaleur de peau étrangère

qu’ils ne peuvent plus

caresser, embrasser.

Alors je nous sens provisoires.

 

Marie-Claire Bancquart

 

(de) Le dimanche

 

Et maintenant que je chôme,

Que l’usine est froide et rouille,

Chaque jour est un dimanche,

Je hais chaque jour,

Je veux dormir,

J’aime seulement le sommeil.

Ô l’éveil dans le dégoûtant jour.

Je pense et je crève

Et je pense que je crève.

Aujourd’hui c’est dimanche

Éternel dimanche

Au fond de la ville.

 

Pierre Morhange

Francis Bacon

 

Psaume

 

Tout est vanité.

une ville se vautre dedans,

relève-toi de la poussière de cette ville,

surmonte la charge,

et fais semblant

d’aller vers un bénévolat.

tiens tes promesses

devant un miroir aveugle dans l’air,

devant une porte fermée dans le vent,

les chemins abrupts du ciel ne sont pas foulés.

 

Ingeborg Bachmann

Kelly Hussey Smith

Une faille

 

un feu

sinue dans l’obscurité


qui projette

dans les rêves

des figures

que la conscience n’a plus


je les observe

sans les nommer


le tien se tient là


il a désormais la couleur

de l’ivoire

 Alberto Lara