Homme et nature morte

 

La nature morte

ferme encore

plus profond les paupières

quand quelqu’un au mur

accroche la mer

pour s’absorber

dans la nage

 

Ooka Makoto

Julia Filipovscaia

 

Labyrinthe

 

Il n’y a pas de porte. Tu y es

Et le château embrasse l’univers.

Il ne contient ni avers ni revers

Ni mur extérieur ni centre secret.

N’attends pas de la rigueur du chemin

Qui, obstiné, bifurque vers un autre,

Qu’il ait une fin. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends pas l’assaut

Du taureau qui est homme et dont, plurielle,

L’étrange forme est l’horreur du réseau

D’interminable pierre qui s’emmêle.

Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette

Bête au noir crépuscule qui te guette.

 

Jorge Luis Borges

 Paul Klee

 

Aelita


cette boulette

de papier

que tu glisses

dans la fente

des pierres

qu’as-tu écrit

dessus

à tes côtés

dans le silence

lourd et blanc

d’autres femmes

elles-aussi

attendent

les yeux baissés

Moshe Castel

Jacques Dupin

 

Si l’on prend le langage en tant que tel, entité autonome, corps vivant, et qu’on le dégage de sa fonction utilitaire, outil de communication et d’échange entre les hommes pour le fonctionnement de la société, la langue est nue, mise à nu dans la lumière, et sa nudité est pure violence. Les mots cessent d’être de la menue monnaie qui circule, valeur d’usage et valeur d’échange. Les mots sont les étoiles scintillantes d’une constellation à l’état naissant. Ou les gouttes d’eau d’un torrent rapide. Ou les grains de sable d’une grève insoupçonnée (…) –  Jacques Dupin

 

Portrait de Jacques Dupin – Francis Bacon

 

 

Le saint ange


tu as peint

de couleurs primaires

le visage pâle

des statues


et au matin

les mains

encore couvertes

de lumière


tu étais

dans la foule

de ceux qui crient

au blasphème

terrain-vague

Antonnello Severini

(de) le moteur blanc

 

Je suis dans le champ

comme une goutte d’eau

sur du fer rouge

 

lui-même s’éclipse

 

les pierres s’ouvrent

 

comme une pile d’assiettes

que l’on tient

dans ses bras

 

quand le soir souffle

 

je reste

avec ces assiettes blanches et froides

 

comme si je tenais la terre

elle-même

 

dans mes bras

 

André du Bouchet

Nick Turpin

 

 

 

 

L’autre

 

Tu es celui

Et tu es moi

Qui s’est guéri

Par la lumière

 

Tu es cela

D’or et de fée

Vivant réel

Sous le soleil

 

Tu es ici

Autre départ

Le jeu cruel

 

Absent dès l’aube

Tu es sans toi –

Mais le soleil

 

André Welter

 Gabrielle Sykes

 

 

Olga Tokarczuk

 

 » J’ai renoncé délibérément à travailler la langue depuis que j’ai commencé à être écrivaine. Je préfère créer des images. La langue n’est pour moi qu’un outil pour y parvenir. Voilà pourquoi la mienne est transparente. Je me souviens de l’époque où je préparais la première version de Dieu, le temps, les hommes et les anges. Mon obsession était d’atteindre à la plus extrême simplicité. A chaque fois que je trouvais une subordonnée, je l’éliminais afin que la langue devienne invisible pour le lecteur. » – Olga Tokarczuk