Drôle de vie tout de même



c’est toujours

après

que la lumière revient


après que la porte

se soit refermée

que la voix se soit tue  


après que la main

ait enfin lâché prise


dans l’air

maintenant

quelque chose attend


je reste là

sans savoir


que faire du jour

qui s’ouvre

Caroline Dufour

Touffeur d’automne

ce qui

tient encore

dans le blanc de la page


ces choses

d’avant

que je n’ai pas su défendre


leur silence

parfois quand j’écris

Chloe Meynier

Un vieux papier

.

elle ne se soucie pas de politique

ne se soucie pas, sous la pluie

qu’un poisson transporte ailleurs un îlot, la géographie ne l’intéresse pas

au sortir du village, le soleil se lève sur tant d’horizons

que rien ne l’empêche d’atteindre le numéro 54 de la ruelle des amoureux, alors

elle ne se préoccupera pas du corps d’un homme, ni à marée basse

du poisson sur la plage — mort

.

elle se soucie moins encore de la mort, du coût des sépultures qui chaque année

grimpe

malade, elle n’y réfléchit guère, jusqu’à ne plus pouvoir bouger

ne plus pouvoir attraper le linge sur le balcon

le boire et le manger, elle n’en fait pas grand cas, les pesticides dans les légumes,

les huiles usagées, la mélamine tout cela est bien plus léger qu’une tristesse véritable

que crois-tu pouvoir contre moi? demande-t-elle comme à un amour passé

.

de quoi donc te soucies-tu ? questionne-t-il sans relâche

elle baisse la tête, aperçoit un vieux papier dans la corbeille

quelques traits de couleur

des caractères

tout chiffonnés

comme si ce papier

jamais n’avait été immaculé

.

YU Xiuhua

Aaron Canipe

Cela et autre chose



flocons de brume

lentement

sur le trottoir encore tiède


les corps disparaissent

comme si

le jour les avait rêvés


je voudrais

n’avoir plus rien d’autre

à écrire


partir moi-aussi

comme si

je n’avais jamais été

Hülya Cömert

Conseil pour le temps présent

.

Avant tout

tu dois croire

que le jour survient

quand le soleil se lève

Mais si tu ne le crois pas,

dis oui.

Ensuite,

tu dois croire

et de toutes tes forces,

que la nuit survient,

quand la lune se lève.

Si tu ne le crois pas,

dis oui,

ou approuve en hochant la tête,

cela ils l’acceptent également.

.

Ilse Aichenger

Martin Parr

(de) Corps, maisons, tumultes

.

La femme qui coud

vit dans le feuillage

d’un hiver sans oiseau.

Mais l’aube. Mais le temps.

Mais le garçon glacé

qui déchire les poèmes

qu’il n’écrivit jamais.

Roue de feu qui délire.

Obscur sans bleu

des mots frottés de mort.

.

Jacques Izoard

Jam Southam

Ce que j’en sais


le temps fait

juter l’os


rien ne lui résiste


on a longtemps cru

que c’était fini


cela restera enfoui


mais un jour

quelque chose revient

presque rien

une trace

puis une autre


on cherche

un nom

le nom manque

le corps lui se souvient


on se dit alors

la nuit viendra bientôt reprendre

son bien

Bharat Sikka

Ni l’un ni l’autre



un visage

attend dans le silence

de la maison

je ne sais pas depuis

quand il est là

ni le même

ni celui d’un autre

il m’observe

sans dire un mot

peut-être

attend-il quelqu’un

d’autre

Margharita Chiarva

Ne pas savoir est Bouddha


le soir

doucement

jusqu’à sentir ta main

dans la mienne


le nuit entre

peu à peu


je n’ouvre pas

les yeux

j’ai peur

que tu disparaisses


par la fenêtre

un peu de fraicheur


je reste là

sans savoir si

où commence le rêve

alors je dis tout bas –


mille fois la rivière

mille fois la rivière


mille fois la rivière


et je souris

puisque tu es là

Caroline Dufour

Image obscure


les corps

dépolis de ceux

qui dorment

au fond de l’océan


dissous

dans le rêve


ils reposent

dans la lenteur bleue

sans qu’aucun d’eux

ne sache

ce qui tremble

à la surface

Henri Michaux