Toi
qui tour à tour me regarde,
regarde les nuages,
je te sens,
quand tu me regardes, si lointain,
quand tu regardes les nuages, si proche.
Gu Cheng
collection de poèmes pris au hasard (ou presque)
A l’ombre du jardin
Sur la chaise longue
Pendant la sieste
Les vrilles du volubilis ont poussé
Les vrilles ont poussé puis
Ont enlacé ses jambes
Ont rampé sur son cœur
D’un cœur amoureux
Pénétré son nez
Son crane
Y font scintiller mille fleurs
Comme un feu d’artifice
Et alors dans son jardin
Au mois d’août
Une neige fine mais indiscutable
Est tombée
Tsesuo Shimizu
Je voudrais rester là, dans la rue froide
pour voir deux fenêtres allumées sur une façade.
Celle qui demeure ici m’est très chère.
Mon cœur est malade, lorsque c’est éclairé.
Marcher jusqu’au coin, revenir lentement,
pour te voir apparaître, qui sait.
Te savoir si proche… Pourquoi rester ici ?
Mon cœur est malade, lorsque c’est éclairé.
Karin Boye
Le temps forme
des paysages de rien
dans les rues
où passent également l’air
une voiture
ou une personne détestée
une ombre salue une autre ombre
ombres toutes deux vêtues
de la couleur du matin
et puis elles tournent au coin de la rue
en serrant ensemble dans leur mains
des morceaux de rien
Homéro Aridjis
Il arrive parfois, seul, triste, un étranger.
Il s’arrête et l’on écoute ses récits doux,
Pleins d’herbes.
Il demande : « Vous ai-je dérangés ? »
Il voudrait repartir, mais il ne sait plus où.
Dans ses oreilles bruit la mer – des coquillages ?
Son front, ses yeux trop grands pour ce bas horizon,
Une raison encore de partir. Ses voyages
Sont là devant lui pleins d’océans, de monts.
On laisse ainsi tout doucement le soir descendre
Qui mélange les figures, les mains, les voix,
Devenues presque esprits…
L’âme pourra comprendre
Mieux – tel le toucher des aveugles –
cette fois.
Ilarie Voronca
Sombre, une volée d’oiseaux
se déplace lentement contre le ciel.
En bas sur le chemin
la poussière vole.
Personne pourtant
ne va nulle part.
La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,
la respiration du paysage, coupée
dans la canicule du dimanche matin.
Au village tout dort.
Au bord des chemins,
des chiens.
Zbynek Hedja
Plus je fixe la fille sur la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que
je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré
je lise le roman complet inséré dans les pages de Bonnes soirées toutes les semaines
je rêve d’aller enfin en « sur-pat »
je sois pour le maintien de l’Algérie française
je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout
je n’ai lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.
je m’appelle Annie Duchesne. »
Annie Ernaux