(sur l’air des) barbares bodhisattava

 

Foret paisible, silencieuse, comme des brumes tissées

Montagne froide, toute la région, verte et désolée

Le crépuscule pénètre la maison élevée

Quelqu’un à l’étage, mélancolique, en vain

Attend debout sur le perron de jade

Les oiseaux passent la nuit et s’envolent, retour en hâte

Quelle sorte d’état est le trajet du retour ?

Et les refuges lointains succèdent aux gites proches…

Li PO (alias Li Taibai)

Image http://asia.library.cornell.edu/Wen/about.php

Raymond Carver

Isak Dinessen disait qu’elle écrivait un peu chaque jour, sans espoir, et sans désespoir. Un jour, j’inscrirai cette phrase sur une fiche de format 12.5 x 17.5 et je la scotcherai au mur, au dessus de mon bureau.

Des fiches comme celle-là, il y en a déjà quelques unes sur mon mur. « L’exactitude foncière de l’expression est la SEULE morale de l’écriture ! » (Ezra Pound). C’est loin d’être tout, bien entendu, mais un écrivain qui a « l’exactitude foncière de l’expression », a au moins pris un bon départ.

Sur une autre fiche, j’ai inscrit ce fragment de phrase péché dans une nouvelle de Tchékhov : «  …et en un éclair, il comprit tout ». Ces quelques mots me paraissant chargés d’émerveillement et riches de tous les possibles. Leur clarté simple et dépouillée me plait infiniment, tout comme l’espèce d’illumination qu’ils suggèrent. Qu’est ce qui est resté obscur jusque là ? Pourquoi la lumière à ce moment là et pas à un autre ? Qu’est-il arrivé ? Et surtout que faire à présent ?

J’ai entendu le romancier Geoffrey Wolff s’exclamer un jour devant un groupe d’étudiants en écriture : « Pas de grosses ficelles ». Cette phrase-là, il faudrait aussi l’inscrire sur une fiche.

 in « Les feux » / 1983

Louis Calaferte

L’homme bien portant, il ne fait pas d’art, il va à la chasse. L’homme bien portant, c’est le sauvage, le barbare. Tant que vous n’êtes pas névrosé quelque part, tintin. Une des grandes sources de l’art, c’est le onze degré. Il n’y a pas un seul écrivain qui n’était pas malade. Sauf le Victor Hugo, ce gros con. Ça m’a tellement chagriné que j’ai fini par fouillé, par gratter ; or il avait été syphilitique. Voilà le problème est réglé, il n’y a pas un cas. C’est donc que l’art est un truc de malade (rires)… Le reste du monde joue au football.

Louis Calaferte / Les Inrockuptibles – 10 ans l’album  / 1996

Image http://www.bm-lyon.fr/expo/14/calaferte/biographie.php

Tomas Tranströmer

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Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots, mais pas de langage,

je partis pour l’île recouverte de neige.

L’indomptable n’a pas de mots.

Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !

Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.

Pas des mots, mais un langage.

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Image http://tomastranstromer.net/

Terres froides

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si infime

paraît

ce corps

quand il erre

dans l’épaisseur

du songe

ramassé

dans son siège

bouche bée

il respire – fleur

parmi les fleurs

d’une autre

vallée

Un ravissant cimetière

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Ah, moite comme ce soir de printemps

Errant dans son élégant kimono carmin, c’est elle!

Douce comme une sœur, c’est elle!

Ni la lune sur le cimetière ni le phosphore ni l’ombre ni la vérité

Et quelle tristesse !

Ainsi ma vie et mon corps s’en vont pourrissant

Et dans le paysage vague du Néant

Ravissants visqueusement penchent !

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Sakutaro Hagiwara

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