Est ce qui vient



un peu plus

chaque jour

la vague barre

le chemin

d’abord

un œil

halluciné

puis ce bras d’écume

en plein remous

qui présage

aussitôt

un déchaînement

Carlo Zinelli

C’est moi sur la photographie

.

Elle a été prise il y a quelques temps

A première vue on dirait

une photographie

ratée : des lignes floues et des points gris

qui se confondent avec la trame de papier ;

.

ensuite, en regardant de plus près,

vous verrez dans le coin gauche quelque chose

qui ressemble à une branche : le haut d’un arbre

(baume ou épinette) qui dépasse

et, sur la droite, à mi hauteur

de ce qui doit être une pente

douce, une petite maison en bois.

.

A l’arrière-plan, il y a un lac,

et, au-delà, quelques petites collines.

.

(La photographie a été prise

le jour après que je me suis noyée.

.

Je suis dans le lac, au centre

de la photo, juste sous la surface.

.

Il est difficile de me situer

précisément, ou de dire

si je suis grande ou petite :

l’effet de l’eau

sur la lumière est une distorsion

.

mais si vous regardez assez longtemps

à force

vous finirez par me voir).

Margaret Atwood

Pierre Soulages

Tiens ma robe

.

J’accrocherai mes vêtements

près de tes complets –

les manches encore moulées

se toucheront comme des bras

.

Lorsque nous serons tous deux assis à lire

une page tournera

en réponse à la tienne.

.

Mon souffle embuera

ton miroir,

nous laverons nos mains

avec le même savon.

.

Et tu tiendras

ma robe

afin que je puisse y pénétrer.

.

Jennifer Clément

Coup d’aile

.

Dans le souffle de chaque nouvelle obscurité

les nuages et le couchant du ciel.

Tu regardes ce que porte la lumière

et son coup d’aile m’assombrit.

.

Un oiseau s’envole et avec lui

le gazouillement de l’air. Pas à pas les choses

existent. En tout il y a

comme un retard qui nous hisse et nous révolte.

.

Nous sommes dans cette lumière la lumière sans nom

qui fuit : nous sommes la douce lumière réfléchie

qui fait bouger les lauriers du chemin.

.

Nous sommes seuls ; ici et nulle part.

Tout vit en se taisant : tout est rien :

dans les soleils de rien je te devine.

.

Victor Manuel Mendiola

Carlo Zinelli

(de) Le Reste du voyage

.

« Le poème se fout de l’égalité

des rayons du cercle ou que deux plus deux fassent

fatalement quatre il est d’ailleurs le seul

espace vital où la loi devient folle

mange l’irréversible et retourne la mort

il n’est tel qu’en lui-même que hors de lui

devenu souffle en tête et buée verbale

phénix d’air toujours naissant sur quelque lèvre »

.

Bernard Noël

1946-1967



là où la rive

est immobile

entre la terre et l’eau grise

juste au-dessous

d’un vol de corneilles

endimanchées

Margherita Chiarva

Esquisse de la disparition



un chemin

de sable

entre la roche

et l’eau

un jour levé

qui tremble

à peine

des traces de pas

presque effacées

puis

à flanc d’ombre

les visages blancs

de ceux qui ne reverront

jamais

un rivage

Céleste Dupuy Spencer

Une vie comme ça

.

un sol

avec trois coquilles –

fruits anciens

que la mousse

a gagnés


l’eau –

un jus noir

et puant qu’une pompe –

sans fin soulève

et repose


cette enfant – le vert

de ses yeux – le matin

qui jette des miettes

du haut

des cieux

Marta skyro

Faux mouvement


une fenêtre

claque

je sursaute

puis des voix

dans la rue

le vent

dans les branches

d’une aube à l’autre

l’épaisseur du silence

Will Hooper

Prison

 

Toutefois reste le vent dans les os

et le vent partout

lorsque la mer se retire

.             et que tu crois – mais un instant seulement ! –

que tout s’arrête là

et que tu fermes les yeux en attendant

de ce monde

ou d’un autre peut-être

un signe différent

.                     un réveil assuré

d’une possible béatitude, un jour

 

Roberto Veracini

Harry Gruyaert