Le pain dur


si longtemps

que la main bouge

la somme reste

la même

le corps est dans la tête

il y souffle le feu

et dans le débord

de mots qui mangent

la bouche

le commis du dedans

parle à son insu

on l’entend

Jean-Christophe Béchet

Soi-même comme un autre



ce visage

qui n’est

ni mien

ni tout à fait autre

je le porte

aujourd’hui

comme un vêtement usé

il épouse

le silence

sans que je sache

nous distinguer

et chaque reflet

dans la vitre

le rend

à la fois plus proche

et plus lointain

Egon Schiele

La grande bellezza


le soir

des visages

remontent

à la surface

un souffle

à demi

les rend à la vie

parfois

dans le rêve

à pas lents

ce sont des corps

entiers

qui reviennent

le temps d’un frisson

je partage avec eux

un souffle

et je les salue

avant qu’ils ne repartent errer

vers d’autres nuits

James Reddinton

(de) Oberland

.

J’ai tout dit à la montagne. Notamment que je n’arrivais plus à vivre. Elle m’a répondu négligemment en soufflant sur mon feu que ce n’était pas grave, que vivre n’était qu’une idée, que la nuit  venait tous les jours, qu’il fallait s’allumer une cigarette, laisser bruler lentement, le mauvais bois, le mauvais sang. Le temps ici change vite.

José Gsell

Joseph Mallord William Turner

Est ce qui vient



un peu plus

chaque jour

la vague barre

le chemin

d’abord

un œil

halluciné

puis ce bras d’écume

en plein remous

qui présage

aussitôt

un déchaînement

Carlo Zinelli

C’est moi sur la photographie

.

Elle a été prise il y a quelques temps

A première vue on dirait

une photographie

ratée : des lignes floues et des points gris

qui se confondent avec la trame de papier ;

.

ensuite, en regardant de plus près,

vous verrez dans le coin gauche quelque chose

qui ressemble à une branche : le haut d’un arbre

(baume ou épinette) qui dépasse

et, sur la droite, à mi hauteur

de ce qui doit être une pente

douce, une petite maison en bois.

.

A l’arrière-plan, il y a un lac,

et, au-delà, quelques petites collines.

.

(La photographie a été prise

le jour après que je me suis noyée.

.

Je suis dans le lac, au centre

de la photo, juste sous la surface.

.

Il est difficile de me situer

précisément, ou de dire

si je suis grande ou petite :

l’effet de l’eau

sur la lumière est une distorsion

.

mais si vous regardez assez longtemps

à force

vous finirez par me voir).

Margaret Atwood

Pierre Soulages

Tiens ma robe

.

J’accrocherai mes vêtements

près de tes complets –

les manches encore moulées

se toucheront comme des bras

.

Lorsque nous serons tous deux assis à lire

une page tournera

en réponse à la tienne.

.

Mon souffle embuera

ton miroir,

nous laverons nos mains

avec le même savon.

.

Et tu tiendras

ma robe

afin que je puisse y pénétrer.

.

Jennifer Clément

Coup d’aile

.

Dans le souffle de chaque nouvelle obscurité

les nuages et le couchant du ciel.

Tu regardes ce que porte la lumière

et son coup d’aile m’assombrit.

.

Un oiseau s’envole et avec lui

le gazouillement de l’air. Pas à pas les choses

existent. En tout il y a

comme un retard qui nous hisse et nous révolte.

.

Nous sommes dans cette lumière la lumière sans nom

qui fuit : nous sommes la douce lumière réfléchie

qui fait bouger les lauriers du chemin.

.

Nous sommes seuls ; ici et nulle part.

Tout vit en se taisant : tout est rien :

dans les soleils de rien je te devine.

.

Victor Manuel Mendiola

Carlo Zinelli

(de) Le Reste du voyage

.

« Le poème se fout de l’égalité

des rayons du cercle ou que deux plus deux fassent

fatalement quatre il est d’ailleurs le seul

espace vital où la loi devient folle

mange l’irréversible et retourne la mort

il n’est tel qu’en lui-même que hors de lui

devenu souffle en tête et buée verbale

phénix d’air toujours naissant sur quelque lèvre »

.

Bernard Noël