La vie est ailleurs

 

dans le salon

chaud du songe où

tu vis

les hôtes attendent

en silence

 

assis

dans de gros fauteuils

rouges

une tasse à la main

l’éternité leur est promise

l’un d’eux parfois se dresse

à la fenêtre pour voir

la mer s’éloigner

ou reprendre le récit

d’une vie passée

  Maria Svarbova

Labyrinthe

 

Il n’y a pas de porte. Tu y es

Et le château embrasse l’univers.

Il ne contient ni avers ni revers

Ni mur extérieur ni centre secret.

N’attends pas de la rigueur du chemin

Qui, obstiné, bifurque vers un autre,

Qu’il ait une fin. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends pas l’assaut

Du taureau qui est homme et dont, plurielle,

L’étrange forme est l’horreur du réseau

D’interminable pierre qui s’emmêle.

Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette

Bête au noir crépuscule qui te guette.

 

Jorge Luis Borges

 Paul Klee

 

Il tombe de la neige

 

Les panneaux indicateurs sont

de plus en plus nombreux

lorsqu’on approche de la ville

 

Le regard de milliers d’hommes

au pays des longues ombres.

 

Un pont se construit

lentement

droit dans l’espace

 

Tomas Tranströmer

  Christopher Jacrot

 

(de) le moteur blanc

 

Je suis dans le champ

comme une goutte d’eau

sur du fer rouge

 

lui-même s’éclipse

 

les pierres s’ouvrent

 

comme une pile d’assiettes

que l’on tient

dans ses bras

 

quand le soir souffle

 

je reste

avec ces assiettes blanches et froides

 

comme si je tenais la terre

elle-même

 

dans mes bras

 

André du Bouchet

Nick Turpin

 

 

 

 

L’autre

 

Tu es celui

Et tu es moi

Qui s’est guéri

Par la lumière

 

Tu es cela

D’or et de fée

Vivant réel

Sous le soleil

 

Tu es ici

Autre départ

Le jeu cruel

 

Absent dès l’aube

Tu es sans toi –

Mais le soleil

 

André Welter

 Gabrielle Sykes

 

 

la Reyssouze

 

le nom de celui

qui met sa fierté à

marcher

sur l’eau fraiche

à demi-nu

les cheveux baignés de soleil

ses pieds brillent

comme des tessons de lune

et il se rit des voix

qui l’appellent

 

Jacques Bonenfant

Samir Tladi

Chemin de village

 

En automne se moquent les étourneaux

et parfois j’entends les portes

cogner deux fois,

dont une fois en rêve.

Qui nous a donné les images,

les pommes rouges,

dans le jardin du charbonnier,

absurdement, mais disposé

à se perdre avec nous.

 

Isle Aichinger

Jelka Von Langen

Sur la terre comme au ciel

 

flagrance

de ces corps nus et

coupés

que tu vois

sans regarder par-dessus

les têtes

 

dressés les uns

pour les autres

avec ce même sourire

ce sourire en creux qui limite

la lumière

 

reflet de ce que tu n’es pas

la peur de tout perdre

Gary Sheridan

(de) dédale et le vent

 

S’il est vrai

que « lorsque tout autour

est sombre, les yeux

commencent à voir »

alors je vois

très bien.

J’écoute ce vent

qui me ramène à toi,

cette tempête

de cris

au travers des murs de la nuit,

des portes,

des branches, des feuilles mortes,

des pas,

solitaires, j’écoute

cet hiver

sans firmament,

ce cortège de songes

jetés en plein vol…

 

Roberto Veracini

  Jean Dubuffet

 

Venise n’existe pas

 

enjamber

le gouffre qui traverse

la pierre

s’envoler du soir

au matin pour dépendre

le crin d’automne

pleurer

parmi les tessons de verre

ceux d’entre nous qui gisent

au sol

Boris Mikhailov