Jean Todrani

Je dois maintenant

désormais je dois

serrer mes lignes

que nul n’en sorte.

Ne plus refuser

le nom et la voix

ne pas recouvrir

la pierre reverdie.

Loi des heures

passant noircies,

la parole amputée

la loi du silence.

Et  la peur d’arracher

un mot au marbre

un soupir à l’ombre

un cheveu au sommeil.

Jean Todrani

Image Anna Maria Maiolino

Vu d’en haut

.

un pavement

polychrome

avec de longs fils de soie

sur lesquels glissent

les petites chiures

mordorées


aussi le vermeil

des toits


ces flaques de terre sombre


et plus l’écart

ce petit carré blanc

qui se réchauffe au soleil –


sans doute

un cimetière

terrain-vague

Image Moebius (alias Jean Giraud)

Montmartre

 

indifférente

à la foule

qui languit

sur le garde-corps


tu te hisses

pour saisir du regard

tout Paris                  


au loin

l’hydre engloutit

l’horizon


la ville –

dis-tu

n’en est que plus

belle

tv5

Yves Bonnefoy

« Écrire, en poésie, disons plutôt en direction de la poésie, c’est assurément tenter de forcer sa voie vers l’immédiat dans la chose, vers ce que j’appelle la présence, et cela prend et reprend sans cesse, ou devrait sans cesse reprendre, l’aspect d’une sorte de théologie négative : celle-ci est la déconstruction des représentations dont sont faites nos idées du monde et des autres, conceptuelles et donc abstraites et réductrices. Ce négatif est le début de la poésie et quand quelqu’un est parvenu en ce point, réellement, c’est parce que depuis un moment déjà, il a fait de ce travail sa grande entreprise, abandonnant les affirmations naïves de son lyrisme d’adolescent pour entrer ainsi dans les mots par en dessous du réseau de leur signification, au risque d’ailleurs de ne rien dire au sens habituel du mot dire ».

Yves Bonnefoy – in « L’inachevable ».

Naître

 

Naître en prenant le temps l’espace

comme on prend un train pour ailleurs

pour des vergers comme des pages

d’abeilles butinant le blanc

quand l’allégresse des enfants

surgit de la légende fraîche

du linge qui gifle le vent

 

Raymond Farina

ImageRaphaël Lonne

 

 

Spleen

.

ni le ciel

par instant

quand la porte

s’ouvre


ni la voix

feutrée

de la femme

au verso


ni le rose

des épices

au fond

de l’assiette


ni l’or

du silence

trouvé

en chemin

tv5

(sur l’air des) barbares bodhisattava

 

Foret paisible, silencieuse, comme des brumes tissées

Montagne froide, toute la région, verte et désolée

Le crépuscule pénètre la maison élevée

Quelqu’un à l’étage, mélancolique, en vain

Attend debout sur le perron de jade

Les oiseaux passent la nuit et s’envolent, retour en hâte

Quelle sorte d’état est le trajet du retour ?

Et les refuges lointains succèdent aux gites proches…

Li PO (alias Li Taibai)

–

Image http://asia.library.cornell.edu/Wen/about.php

Louis Calaferte

L’homme bien portant, il ne fait pas d’art, il va à la chasse. L’homme bien portant, c’est le sauvage, le barbare. Tant que vous n’êtes pas névrosé quelque part, tintin. Une des grandes sources de l’art, c’est le onze degré. Il n’y a pas un seul écrivain qui n’était pas malade. Sauf le Victor Hugo, ce gros con. Ça m’a tellement chagriné que j’ai fini par fouillé, par gratter ; or il avait été syphilitique. Voilà le problème est réglé, il n’y a pas un cas. C’est donc que l’art est un truc de malade (rires)… Le reste du monde joue au football.

Louis Calaferte / Les Inrockuptibles – 10 ans l’album  / 1996

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Image http://www.bm-lyon.fr/expo/14/calaferte/biographie.php