lento

 

le jour abandonné

a été rejeté sur la plage

 

de petites araignées travaillent sur le sable fin

sable fin autour du bateau abandonné

 

entre le métier

qui tisse les vagues

 

et sur le sable l’araignée

dont l’ombre est le seul compagnon

 

: le voilier à l’abandon

le jour à l’abandon

.

épaves recouvrant notre rivage à tous

Tomas Transtromer

Image Expo « Dinard, l’amour atomique »

Niji Fuyuno

Je ne sais les yeux de qui dessinaient cette courbe-là

sur ma véranda

il y avait le filet éphémère de la lueur du soir

 

Niji Fuyuno

Image Marc Chagall

Lapidaires

Lapidaires pour user

pour résister.

Lapidaires et fermés

enclos sur eux-mêmes

secrets

serrés

pour s’opposer à la brisure

pour retenir l’implosion.

Plus subtils qu’un souffle

qu’un frisson de l’ange

impuissant à nous apaiser,

les mots.

Au-dedans

la densité

le poids

l’obscur qui cerne

la marée obsédante.

Au-dedans

poussières

espace émietté

rêves disjoints

discordants.

Nostalgie infinie

d’un creux encore tiède

d’un rire          sous l’écorce

broyé.

Nostalgie d’une voix

multiple           proche

coléreuse.

Agnès Schnell

Mel Bochner

« L'Arbre aux échelles » de François Méchain

L’arbre

 

Cet arbre et son frémissement

forêt sombre d’appels,

de cris,

mange le cœur obscur de la nuit.

Vinaigre et lait, le ciel, la mer,

la masse épaisse du firmament,

tout conspire à ce tremblement

qui gite au cœur de l’ombre.

Un cœur qui crève, un astre dur

qui se dédouble et fuse au ciel,

le ciel limpide qui se fend

à l’appel du soleil sonnant,

font le même bruit, font le même bruit,

que la nuit et l’arbre au centre du vent

 

Antonin Artaud

Image « L’Arbre aux échelles » de François Méchain

Épreuve du visage

Qui

Se tient

Derrière le pelage du monde ?

Quel visage au front nu

Se détourne des rôles

Ses yeux inversant les images

Sa bouche éconduisant les rumeurs ?

Quel visage

Veillant par-delà sa vue

Nous restitue

Visage ?

Quel visage

Surgi du fond des nôtres

Ancré dans l’argile

S’offre à l’horizon ?

 

Andrée Chedid

ImageJean Dubuffet – Vicissitudes

La voix

 

Voix toute amenuisée

qui ne se résigne pas au silence

elle n’ébrèche pas les zones

où pèsent les Puissances

elle ne distrait pas même

du froid, du mal de tête

si elle grince c’est pour elle :

dehors on ne l’entend pas

sans cesse elle parle

d’un monde à l’envers

qu’elle ne peut dire

qu’on ne voit pas.

 

Paul de Roux

Image  http://www.chiharu-shiota.com/en/

Jean Todrani

Je dois maintenant

désormais je dois

serrer mes lignes

que nul n’en sorte.

Ne plus refuser

le nom et la voix

ne pas recouvrir

la pierre reverdie.

Loi des heures

passant noircies,

la parole amputée

la loi du silence.

Et  la peur d’arracher

un mot au marbre

un soupir à l’ombre

un cheveu au sommeil.

Jean Todrani

Image Anna Maria Maiolino

Yosano Tekkan

 

yeux fixés

sur le cou d’un chameau

qui se tient immobile

moi aussi j’attends tranquillement

l’approche de mon heure

 

Yosano Tekkan

Image Miro

Pour mourir

Un sou trop neuf qui roule dans l’ornière ou le soleil couchant. Maintenant, le ruisseau borde la route longue et la clarté secrète sursaute au carrefour en croix.

Les arbres étendent l’ombre. On entend que leur voix. Le feu s’éteint. Trop loin pour qu’on s’arrête. Il ne passera plus personne. La campagne est muette. Les pierres sèches. Un mur détruit. Le silence reprend. Un oiseau s’enfonce dans l’herbe pour mourir.

Pierre Reverdy

Image L’oiseau jaune – Georges Braque