Ne pas savoir est Bouddha


le soir

doucement

jusqu’à sentir ta main

dans la mienne


le nuit entre

peu à peu


je n’ouvre pas

les yeux

j’ai peur

que tu disparaisses


par la fenêtre

un peu de fraicheur


je reste là

sans savoir si

où commence le rêve

alors je dis tout bas –


mille fois la rivière

mille fois la rivière


mille fois la rivière


et je souris

puisque tu es là

Caroline Dufour

Image obscure


les corps

dépolis de ceux

qui dorment

au fond de l’océan


dissous

dans le rêve


ils reposent

dans la lenteur bleue

sans qu’aucun d’eux

ne sache

ce qui tremble

à la surface

Henri Michaux

Je me mens


de ma place

je vois

sur la table

l’homme qui marche 

et une verseuse pleine

d’un noir café


aussi ces oiseaux

gonflables

accrochés aux branches

ces yeux – les tiens

qui fuient par

le côté


la grille est ouverte –

peut-être

est-ce la veille

ou le jour d’après 

Egon Schiele


Ce texte a été publié en février 2026 dans la revue Sens n°2 éditée par l’association les doigts bleus

https://www.facebook.com/lesdoigtsbleus/?locale=fr_FR

Les monstres ne chôment pas



sur la dalle

glacée

de petits crocodiles

tout juste nés

rampent en silence


on dirait

des jouets qui soudain

se mettent

à bouger


je ne les ai pas vu venir


par où

ont-ils traversé ?

Pierre Alex

J’ai annoté



à l’endroit

où la lumière se penche

quelques visages reviennent

à la surface


je les reconnais

de loin


ni autres

ni tout à fait les mêmes

ils sont passés au travers

de l’histoire


leur regard

ne s’attarde pas

ils attendent seulement

que je passe

.

Malcolm T. Liepke

(de) Au risque de l’inconnu

.

Au risque d’écrire à un(e) presque inconnu(e)

une lettre d’amour à partir d’un presque rien

qui vous a traversé

dans une fulgurance inconnue

de vous jusqu’alors.


Anne Dufourmantelle

L’autre nuit



l’autre nuit

quand nous avons parlé


de vous

de moi

de l’automne qui arrive


je ne savais pas

si quelque chose allait naître

ou continuer


dans le ciel

la lune était rose


j’aurais voulu

que vous restiez

Anonyme

Au réveil



ma main tremble

au-dessus de ma tête


elle cherche –

on dirait

une chose que je ne vois pas


elle continue

va un peu plus loin

que le geste


elle connaît l’endroit

mieux que moi

Jean-Christophe Béchet

Soi-même comme un autre

ce visage

tourmenté

dans le miroir du matin –

la lumière le traverse


il ne cille pas

ses lèvres restent closes


peut-être attend-il que

je le reconnaisse


je baisse les yeux

lui ne les baisse pas

Egon Schiele

La grande bellezza



ces visages

silencieux

à qui la nuit parfois prête vie


ils entrent sans bruit

prennent place dans la chambre


je sens leur regard percer

dans l’obscurité

ils n’ont

sans doute rien oublié


d’autres fois

ce sont des corps qui arrivent

entiers


ils passent

avec une part d’eux

qui appelle la mienne


je n’ose

les appeler de peur de les voir

se retourner

James Reddinton