dans la nuit
qui m’ensonge
je porte
un visage plus lent
plus délicat
peut-être
un visage trouvé là
parmi d’autres
l’un d’eux
avait quelque chose
de moi
je m’en suis emparé
à moins
que ce soit lui qui m’ait
choisi

Margherita Chiarva.
les jours partout enquêtent sur l’incident
j’ai l’esprit tranquille
.
le cours d’eau entré au cœur de demain
me quitte, exposition à la lumière
.
je grimpe au sommet du brouillard observe
le clair de lune assailli de doutes
.
pourtant le chemin est là, inéluctable
et le fer des sabots est poème immortel
.
Bei Dao
Louise Bourgeois
.
Tu pourrais apprendre à la main
un autre art
celui de traverser le verre ;
.
tu pourrais lui apprendre
à creuser la terre
sur laquelle tu suffoques syllabe après syllabe ;
.
et même à devenir eau
là où, à force d’être regardées
les étoiles sont tombées
.
Eugénio de Andrade
Eugénio de Andrade (de Augusto Gomes)
.
je vole dans les nuits
les roses de ta bouche,
afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.
Celle qui t’enlace
me dépouille de mes frissons,
ceux que j’avais peint sur tes membres.
je suis la bordure de route
qui t’effleure,
te jette à terre.
Sens-tu ma vie autour
partout
comme un bord lointain ?
.
Else Lasker-Schüle
(Traduction d’Alain Suied)

.
voici le passant
le chaud du jour sur le mur
le soleil dans la vitre des lunettes
la barbe blanche
le trou dans la joue droite
.
a vécu et a travaillé là
.
les mortels ont les doigts bavards
leurs secrets tombent dans l’œil
les morts serrent les paupières
ils jouissent de ce qu’ils ne savent plus
.
et le cœur attaché aux petites choses
comme l’enfant à ses jouets
une vie
qu’est qu’une vie
.
Bernard Noël

.
la sensation désagréable
que vos oreilles
fonctionnaient de temps à autre
à l’envers
.
qu’elles ne percevaient plus
que ce qui se passait en vous
.
l’envie folle
que les songes fussent
presque tous étourdissants
.
les moments qui glissaient
.
à peine
.
manquaient même
de tomber
.
mais ce n’était pas une raison
pour les rejeter
.
Franck André Jamme

Et si tu écrivais la chambre des ombres
entendrais-tu
la voix que menace
son propre écho, un murmure dressé
contre le silence
s’engouffre dans la nuit
et s’étonne du vent qui écorche
la fenêtre, entendrais-tu
tes mots au bout de l’aube
si tu écrivais
ce qui brûle en toi ?
La voix halète, étouffe presque
la parole sans écho, l’amour
sans amour, le désordre
planté dans le temps
qui s’obstine jusqu’à demain.
Hélène Dorion