Circonstances – 5



le silence

à présent suinte

épais poisseux sans fond

tu es là

immobile

effigie noire couverte de cendre

je scrute dans l’ombre

une fêlure mince –

ce presque rien

par où le mot pourrait

renaitre

Toshimitsu Imai

Circonstances – 4



dans l’ombre

où tu te tords

le monde vacille soudain

je tends la main –trop tard

un cri sauvage t’ouvre

en deux le feu s’élance

il te dévore

les bras le cou le visage

la langue

tu craches des mots noirs

incandescents

et moi silencieux

incapable

je me retiens à

ton nom

Wols

(de) Si belle rétive


Ombre glissant dans l’ombre

chassée par l’ombre la chassant

à travers troncs branches et feuilles

tu te glisses


La plante de tes pas


Tu agites les eaux

les déploies en rouleaux frangés

qui feuillettent les terres

les étagent

déplient


de page en page


Raphaël Monticelli

Mikiya Takimoto

Circonstances – 3


même le sol

semble fléchir sous le poids

de ce qui ne peut

apparaître

chaque souffle

chaque geste -éclat dispersé

dans l’ombre épaisse

est une tentative à

 nouveau d’être

mais toi – au bord du cri

tu n’as ni mot ni phrase

pour lever les brulures

de l’au-delà

Jean Dubuffet

Circonstances – 2


chaque soir

un peu plus

le pont s’étire

sous tes pas

après une entaille rouge

ouvre le ciel tu entends –

ou peut-être pas

des voix qui appellent

ton corps s’agite

avant de rejoindre ceux

sans visage

que le feu entreprend

Asger Jorn

(de) Courbures


du bout du regard

Le flux m’entraîne

Vers un autre

Sans le rejoindre

Et c’est moi

Pas besoin de mots

Le fleuve l’esprit le corps

Le fil de l’eau épouse la forme des questions et les dissout

Nous n’avons qu’un visage

Nous sommes le commencement et la fin

Pas besoin de nous connaître nous savons

Intimes que l’autre n’existe pas

Nous ne formons qu’un

En discontinu

Il englobe de soi à soi l’espace et le temps


Pierre Rosin

Martin Kippenberger

Circonstances – 1


le réverbère

froissant l’asphalte

la nuit hésite

à tomber

je sens tes doigts serrer

mon poignet

tu dis –

il faudrait voir

au creux des visages

ce que la lumière échoue

à faire exister

Jean Fautrier

Sans le savoir



ces jeunes silhouettes

qui traversent le jour

comme si

le monde leur appartenait


je les regarde

marcher


leurs voix se mêlent

à celle de la rue


elles passent

fièrement

sans tourner la tête


sans même savoir

que la lumière passe  

après elles

Makoto Fukui

(de) Sans gravité


Quelqu’un quitte

et l’on retrouve par fragments

ce qui rend la scène possible chaque fois

comme une question remplie de crevasses

se renverse sur nos vies


Hélène Dorion

Serge Clément

Avant la nuit


un trait de lumière

à peine

dans le jour qui descend


le regard y revient

sans savoir

ce qu’il espère


la lumière recule

encore


l’œil installe la nuit

Jan Reich