Lorand Gaspar

 

Éteins la parole

éteins la pensée

et va ! vole ! tombe !

sans haut ni bas

aspiré, foulé

dans les failles de l’air

entre courbures d’une mélodie

que personne ne joue

 

Lorand Gaspar

(texte et image)

 

 

 

fatum

 

allongés

sur le couvre-lit

l’un vers l’autre

à ne rien dire

s’échapper

mutité en partage

le voyage n’est plus

se devoir aux siens

alors que l’ombre

tangible

vous tient

par la main

Francesca Woodman

(de) la mémoire des branchies

 

rabâcher

le poème qu’en est-il

de l’image

quand elle nage

toute

trempée

se gonfle

noie

épuisé

isolé mot

après mot

introuvable

privé

de couleur

 

Eva-Maria Berg

 Luis Garvan

Tu me demandes

 

ce que je veux

je ne le sais pas

 

je sais seulement que je rêve

que le rêve me fait vie

et que je plane dans un nuage

 

je sais seulement que j’aime

humains montagnes jardins la mer

je sais seulement

que beaucoup de morts habitent en moi

je bois mes instants

je sais

seulement

que c’est le jeu du temps

haut et bas

derrière tous les mots le silence

qui bat

 

Rose Ausländer

 Marta Bevacqua

 

 

 

Médieuse

 

La rosée la pluie la vague la barque

La reine servante

Médieuse

 

La perle la terre

Perle refusée terre consentante

 

Le départ entre deux feux

Le voyage sans chemin

D’un oui à un autre oui

Le retour entre les mains

De la plus fine des reines

Que même le froid mûrit

 

Paul Eluard

Łukasz Spychała

Coquillage

 

Rien, rien du tout

est né,

meurt, le coquillage dit encore

et encore

depuis la profondeur des creux de rocher.

Son corps

balayé par la saison – donc quoi ?

Il dort

dans le sable, séchant à la lumière du soleil,

se baignant

à la clarté lunaire. Rien à faire

avec la mer

ou quelque chose d’autre. Dessus

et dessus

 

Shinkichi Takahashi

(de) Guillaume Apollinaire

 

 » Je donnerai un détail amusant de cette conversation que le hasard me fit avoir avoir la mère d’Apollinaire. Elle était venue au Mercure demander si on voulait bien lui donner les livres de son fils, livres dont elle n’avait jamais lu une ligne et dont elle venait seulement de découvrir l’existence. Elle ne savait rien de la réputation qu’il s’était acquise et il avait fallu sa mort pour qu’elle en devint curieuse. Je la renseignais comme il convenait et quand je lui eus donné à comprendre à sa grande surprise, ce qu’était Apollinaire, elle eut ce mot presque orgueilleux dans sa naïveté  :  » Mon autre fils aussi est écrivain. Il écrit des articles financiers dans un journal de New York. »

Paul Léautaud

(de) Au présent des veines

 

alors j’ai pensé au mot destruction

et à tout ce qu’il faudrait rassembler

(été, jazz, corps à corps et tango,

immensité, jardin, rivage et quelques

insectes)

pour éviter de voir

son propre corps à très grande vitesse

recomposer croisant les certitudes

la nuit puis chaque nuit encore la nuit

 

Nicolas Brossard

 Loreal Prystaj

Après

 

Partir pour

l’endroit

du silence,

pour le soleil

qui aujourd’hui

délaisse le bruit,

la vieille vantardise.

Trouver,

finir maintenant par trouver

où ils sont partis en courant,

ceux qui étaient ici

calmes et intrépides,

dans quels chorus, quels mirages

il est vain de les chercher.

 

Ilse Aichinger

Barbara Diener

(de) Y revenir

 

J’ai appris au fil des années que les bouts du monde étaient innombrables. J’ai longtemps cru que Provins était le seul possible, l’unique port au seuil d’une mer qui n’existait pas. J’ai longtemps cru que j’étais né au terme d’un voyage que je n’avais pas fait et que je ne pouvais accomplir qu’à rebours.

Dominique Ané