Alejandra



nos ombres

passent

l’une dans l’autre

sans se voir

leur commerce est muet

sans règle

comme si le noir savait

mieux que nous

comment tenir ensemble

nos yeux

par dehors

les regardent se mouvoir

ils savent que l’espace

tout entier

ne saurait contenir

l’attente

Là ou la voix



je marche

vers un lieu

où la voix n’appelle

rien de certain


où les visages

devant soi

apparaissent à la lisière

du rêve


où chaque feu

ouvre un désir

qui recule toujours

un peu plus loin

Édouard Taufenbach

VERS QUI


Vers qui suis-je partie ?

Je n’entends plus l’appel

d’un nom ou d’un visage.


Il me suffit ici

d’une saison sans roses,

d’un beau temps de péril,


d’une pénurie grande,

d’un désir si brûlant

que l’espace y prend feu.


Anne-Marie Kegels

Valérie Belin

Hantise



je n’habite

plus tes bras

ni ce lieu où nos corps

se sont mêlés


à présent

tout se défait

lentement


la voix


la trace de nos mains

sur les murs


le creux

laissé par les objets

abandonnés

Francesca Woodman

Le seuil



chambre

en friche

au bord d’un fossé


l’eau a gagné

le seuil


le courant grossit


une ligne

brune

avance sous la porte


je la regarde


il faudrait

peut-être sortir d’ici

Kathleen Meier

De midi



En quelle nuit

de mon sommeil as-tu


bu jusqu’à l’ivresse à la source


qui jamais ne tarit, en quelle

nuit où je dormais ?

Ô sombre, sombre ta livrée

Plus noire que la nuit.


Notre douleur est ta tendresse,

et maladroit ton chant

emplit la rue, ô matinale

soulé. En quelle nuit de mon sommeil

emplit notre destin

l’oraison ivre de celui-

là qui sans avoir précède


oiseau de midi pour la seconde mort


Gérard Bayo

Andoni Beristain

Muse – 12


la nuit

se déplie

et rend l’œil

à sa propre lumière

je n’ai rien

à vouloir de plus

je suis

le lent détour

du rêve

un visage me regarde –

c’est le tien

Jonathan Bertin

La pièce



un peu

de poussière


un reste de pain

durci


la lumière

qui effleure la table


la chaise

à son tour

avant que la main

ne la pousse sur le côté

les choses ne

disent rien

elles n’en pensent

pas moins

Jack Davison

Un chemin



Un chemin qui est un chemin

sans être un chemin

porte ce qui passe

et aussi ce qui ne passe pas


Ce qui passe est déjà passé

au moment où je le dis

Ce qui passera

je ne l’attends plus je ne l’atteins pas


Je tremble de nommer les choses

car chacune prend vie

et meurt à l’instant même

où je l’écris.


Moi-même je m’efface

comme les choses que je dis

dans un fort tumulte

de bruits, de cris.


Jean Tardieu

Erwin Olaf

Persistance



certains soirs

j’aperçois

encore la maison aux vitres

jaunes


je ne sais

jamais

ce qui la ramène

jusqu’ici


derrière les vitres

rien ne bouge

la lumière est allumée


longtemps

après son départ

je regarde l’endroit par

où elle est passée

Emmanuele Ravagnani