Jacques Dupin

 

Si l’on prend le langage en tant que tel, entité autonome, corps vivant, et qu’on le dégage de sa fonction utilitaire, outil de communication et d’échange entre les hommes pour le fonctionnement de la société, la langue est nue, mise à nu dans la lumière, et sa nudité est pure violence. Les mots cessent d’être de la menue monnaie qui circule, valeur d’usage et valeur d’échange. Les mots sont les étoiles scintillantes d’une constellation à l’état naissant. Ou les gouttes d’eau d’un torrent rapide. Ou les grains de sable d’une grève insoupçonnée (…) –  Jacques Dupin

 

Portrait de Jacques Dupin – Francis Bacon

 

 

L’ange déchu


tu peins

de couleurs

primaires

le visage

en plâtre

des statues

mais

au matin

tu rejoins la foule

de ceux

qui prient

le retour

de l’esprit sain

.

terrain-vague

Antonnello Severini

(de) le moteur blanc

 

Je suis dans le champ

comme une goutte d’eau

sur du fer rouge

 

lui-même s’éclipse

 

les pierres s’ouvrent

 

comme une pile d’assiettes

que l’on tient

dans ses bras

 

quand le soir souffle

 

je reste

avec ces assiettes blanches et froides

 

comme si je tenais la terre

elle-même

 

dans mes bras

 

André du Bouchet

Nick Turpin

 

 

 

 

L’autre

 

Tu es celui

Et tu es moi

Qui s’est guéri

Par la lumière

 

Tu es cela

D’or et de fée

Vivant réel

Sous le soleil

 

Tu es ici

Autre départ

Le jeu cruel

 

Absent dès l’aube

Tu es sans toi –

Mais le soleil

 

André Welter

 Gabrielle Sykes

 

 

Olga Tokarczuk

 

 » J’ai renoncé délibérément à travailler la langue depuis que j’ai commencé à être écrivaine. Je préfère créer des images. La langue n’est pour moi qu’un outil pour y parvenir. Voilà pourquoi la mienne est transparente. Je me souviens de l’époque où je préparais la première version de Dieu, le temps, les hommes et les anges. Mon obsession était d’atteindre à la plus extrême simplicité. A chaque fois que je trouvais une subordonnée, je l’éliminais afin que la langue devienne invisible pour le lecteur. » – Olga Tokarczuk

 

Calme du soir

 

Sens comme est proche la Réalité.

Elle respire tout près d’ici

dans les soirs sans vent.

Elle se montre peut-être quand nul ne le croit.

 

Le soleil glisse sur les herbes et les roches.

Dans son jeu silencieux

se cache l’esprit de vie.

Jamais il ne fut si proche que ce soir.

 

J’ai rencontré un étranger qui se taisait

Si j’avais tendu la main

j’eusse effleuré son âme

quand nos pas timides se sont croisés.

 

Karin Boye

Surtitha Chatterjee

 

Ruses de vivant

 

ce bout de route

devant moi

plus proche de la nuit

la vraie

la véridique

l’incontournable

je ralentis le pas

je fais semblant

d’admirer le paysage

ruse de vivant

 

Abdellatif Laâbi

image Ed Van der Elsken

Insomnie


ce corps

au plafond

laborieux

qui creuse

sa ligne d’écume

dans les eaux bleues –

on dirait

le tien

image-2 Carole A. Fuerman

Lorand Gaspar

 

Éteins la parole

éteins la pensée

et va ! vole ! tombe !

sans haut ni bas

aspiré, foulé

dans les failles de l’air

entre courbures d’une mélodie

que personne ne joue

 

Lorand Gaspar

(texte et image)