Sans titre


Au bord du

carré ébloui

les cassis odorants – coriaces – odorent

et je regarde

la pie sur l’herbe fraîchement coupée. Blanches

rémiges rangées sur le corps noir

beau ventre blanc et flancs quelle

mécanique suscite ainsi

ses saccades éblouissantes

m’étourdissent


Adèle Nègre

Lua Ribeira

la fin



La fin du soleil rasoir

Le manteau d’arbres léopardés

Les lignes temporelles

Et

Un claquement de doigt.


Le village transpire

Les martinets nagent

S’étiole la compagnie.


Quand je suis devenue oiseau, je suis devenue martinet

Devant moi, vivait un peuple d’air aux sons bénéfiques

J’ai aimé disparaître, sortir du temps.


Marine Vassort

Clara Chichin et Sabatina Leccia

(de) Un voyage sans nom



J’ai marché avec les navires

me suis tenue près des ponts

on m’a jetée à la rue

avec les feuilles tombées des ormes.

J’ai possédé un automne

un nuage de lumière

près d’une sombre cheminée

et un nom étrange

que personne n’a pu deviner.


Leah Goldberg

Newsha Tavakolian

Sans titre


Je t’avais

dit

que nous creuserions

le ciel

ensemble

nous regarderons      nous

endormirons  sur

les 3 grèves    il y a

longtemps      nous avions

vécu dans les musiques

des cités très loin

tendions les cordes

te voilà

j’ai attendu

que l’on ouvre

la grille.

Peut-être nos

bouches à ronces

n’avaient pas encore

bu.


Esther Tellermann

JK Lavin

Les deux empires


Je ferme à demi les yeux

je tends une main

et je divise

d’un coté

il y a l’empire

de la fenêtre

de l’autre

l’empire

de la porte

de même le pape

après la découverte

de l’Amérique

a partagé le continent

entre Espagnols

et Portugais

mais je ne suis pas

le pape

je suis

qu’un pauvre type qui est seul

et regarde.


Alberto Moravia

Jean Munoz

(de) Traverso


il pleut

la mer se retire du paysage

dans une barque retournée

la poésie vaut-elle la peine ?

comme si la mer se retirait

comme c’est pompeux comme c’est loin

d’un chagrin singulier

on rentre les épaules

on rentre les mots

il pleut


Véronique Wautier

Hélène Bamberger

(de) Je compte les écorces de mes mots



Deux silences pour un siècle


Sur le chemin pour

l’aurore et le siècle on

croise ces jolis noms : Birkenau Lissinitchi

la Kolyma – est-ce le nom

d’une berceuse ? Le lieu-dit

de la rivière ?


tout plutôt que le silence alors


Chalamov plante la croix de Mandelstam Il empoigne

le cercueil Le porte à

son épaule et

pose le bard de bois de part en part des

colonnes

de

livres


Sylvie-E. Saliceti

Rosemarie Koczÿ

Sans titre


Commencer à écrire… devant la plage blanche, ou l’écran gris… Respirer… une phrase… une ou trois… ou le vide… Rêver… rouvrir le cahier, le fichier… laisser du blanc… Recommencer… rien de sacré… s’ennuyer… aller vers la dixième phrase… à la ligne… Marcher… nager… ouvrir le frigo… Raturer… Couper, jeter… Faire des listes… Reprendre… poursuivre… Déchirer le plan… Ou fabriquer un cadre, inventer des contraintes… Écrire à nouveau… écrire à neuf… ou à l’ancienne… Relire… Monter, recouper… Non… Jeter… Jeter toutes les transitions, abattre les échafaudages… Oui… Suggérer… Ne pas expliquer… Plier du linge, sortir le chien… Métaphores ? … Images ? … Lire… Régler la focale… Ecrire un personnage… Faire des erreurs… Combien d’adjectifs…? Lire à neuf… Oublier… Se souvenir… Accepter… Continuer… Persévérer… Chercher la justesse… la note, la mesure… le rythme, la touche… S’obstiner… glisser… Rêver encore… aller vers la porosité, vers la transe légère… Aller vers la fin… reconnaître la dernière phrase… Céder… Entendre l’avant-dernier mot… encore un… Tout changer… Finir, peut-être… Et le titre ?

Marie Darrieussecq

Y. Park

(de) Creuser la nuit


Creuser

– seule loi, pour qui encor s’obstine

à désirer : l’espace autour de nous

a fondu, là-bas n’est plus

qu’au-dedans – seul

labyrinthe


Sylviane Dupuis

SMITH

(de) Se recoudre à la terre



on n’en fait rien de

la neige

(toute l’épaisseur de

ce monde dans une fenêtre)

tout juste se demande-t-on

comment ce sera une fois

que tout aura fondu

si la vie sera la

même

et si c’est bien la neige

qui bloque les siens

dans le

silence


Sophie G. Lucas

Sigmar Polke