(de) Les chiens romantiques

 

Et parfois je rentrais en moi

et je rendais visite au rêve

: statue qui s’éternise

en des pensées liquides,

un ver blanc qui se tord

dans l’amour.

Un amour débridé.

Un rêve dans un autre rêve.

Et le cauchemar me disait : tu grandiras.

Tu laisseras derrière toi les images de la douleur et du labyrinthe

et tu oublieras.

Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.

Je suis ici, dis-je, avec les chiens romantiques

et c’est ici que je vais rester.

 

Roberto Bolano

Sohrab Hura

 

 

(de) Matière solaire

 

Effleurer un corps

l’air,

la langue de la neige.

 

Effleurer l’herbe

mortelle et verte

de cinq nuits

et la mer.

 

Un corps nu.

et les plages battues

par le soleil et le regard.

 

Eugénio de Andrade

Patrick Zachmann

 

(de) L’Émotion l’Émeute

 

Toujours la même foule de miroirs

au-dessus des terrasses

la parole parlante

sauvagement présente

la beauté seule

les livres par milliers

c’est beaucoup de choses

l’émotion l’émeute

le mauve accentué autour du tilleul

ne rien dire

dire oui.

 

Pascal Boulanger

Jean-Paul Lefret

 

Voyage

 

Nous finîmes par sortir

de la brume de la nuit.

A présent, personne ne reconnaissait personne.

Le sens, nous l’avions perdu en chemin.

Personne ne demanda non plus avec insistance :

Qui es-tu ?

 

Répondre, nous ne le pouvions pas.

Nous avions perdu

nos noms.

 

Loin de là, le tonnerre

venu d’un cœur qui ne cède pas

déjà à l’œuvre.

Nous écoutions sans comprendre.

Nous étions arrivés au plus lointain des lointains.

 

Tarjei Vesaas

Marco Arguello

Plus tard

 

Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus tard. Alors j’apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui n’en avaient pas, et contempler l’enfant qui dort en souriant.

Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s’éclairent. Et devant la porte un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend. Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.

 

Pierre Reverdy

Loreal Prystaj

(de) Si nous allions vers les plages

Ce soir

La nuit est bleue

 

Avec un parfum de girofle

Sous la pierre lente et chaude

 

Tu vas et viens

De ton cœur

Au jardin

 

Et le pouls des planètes

Pourrait cesser de battre

 

Sans que la peur

Ne soit nommée

Dans la douceur des choses.

 

Hélène Cadou

 Miguel Hernandez

 

Homme et nature morte

 

La nature morte

ferme encore

plus profond les paupières

quand quelqu’un au mur

accroche la mer

pour s’absorber

dans la nage

 

Ooka Makoto

Julia Filipovscaia

 

Labyrinthe

 

Il n’y a pas de porte. Tu y es

Et le château embrasse l’univers.

Il ne contient ni avers ni revers

Ni mur extérieur ni centre secret.

N’attends pas de la rigueur du chemin

Qui, obstiné, bifurque vers un autre,

Qu’il ait une fin. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends pas l’assaut

Du taureau qui est homme et dont, plurielle,

L’étrange forme est l’horreur du réseau

D’interminable pierre qui s’emmêle.

Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette

Bête au noir crépuscule qui te guette.

 

Jorge Luis Borges

 Paul Klee

 

Il tombe de la neige

 

Les panneaux indicateurs sont

de plus en plus nombreux

lorsqu’on approche de la ville

 

Le regard de milliers d’hommes

au pays des longues ombres.

 

Un pont se construit

lentement

droit dans l’espace

 

Tomas Tranströmer

  Christopher Jacrot

 

(de) le moteur blanc

 

Je suis dans le champ

comme une goutte d’eau

sur du fer rouge

 

lui-même s’éclipse

 

les pierres s’ouvrent

 

comme une pile d’assiettes

que l’on tient

dans ses bras

 

quand le soir souffle

 

je reste

avec ces assiettes blanches et froides

 

comme si je tenais la terre

elle-même

 

dans mes bras

 

André du Bouchet

Nick Turpin