Vers les abysses



avant

l’endroit grouillait

de ces femmes-poissons

que les marins disent

sirènes

il y avait

des épaves pleines

de mauvais or

on entendait

les chants plein de joie

 et d’ivresse

la lumière semblait

si proche

tv5

 Trent Park

(de) Contretemps

 

Mourir et puis renaître

et puis mourir encore

et ne renaître plus.

Aller d’îlot en îlot

sans se soucier du vent et de l’essence

sans se gâcher le corps

s’endormir dans les rochers ;

si j’étais femme ou herbe au moins

mais au fond

être homme n’est qu’une intermittence,

je vais me coucher avec les héros

et le temps ne me servira.

 

Franco Costantini

Fabien Fourcaud

 

(de) Dans les branches

 

D’elle j’attends ce dessin presqu’un oiseau

une branche ce quelque chose entre le ciel

et ma main

et ce caillou qui ne m’arrête pas

est-il autre chose pour s’éloigner

que d’avoir grandi où elle aura passé

Ainsi chaque jour un travail

perché sur mon épaule

la terre en vue retournée

par la mort

un instant

de ce qui brille

les yeux fermés

 

Paupière une écriture

si fine frissonne de recueillement

dans les branches

d’un oiseau gavé de lumière

comme un fruit

 

Thierry Metz

Mandy Wu

Le grand vélo



les allées

blanches

serrées d’arbres nus


des ombres

au détour qui surgissent

de la brume


nos voix muettes

tes yeux

au-dessus des miens



la Seine grise

plus loin

presque éteinte

Cy Twombly

(de) Les chiens romantiques

 

Et parfois je rentrais en moi

et je rendais visite au rêve

: statue qui s’éternise

en des pensées liquides,

un ver blanc qui se tord

dans l’amour.

Un amour débridé.

Un rêve dans un autre rêve.

Et le cauchemar me disait : tu grandiras.

Tu laisseras derrière toi les images de la douleur et du labyrinthe

et tu oublieras.

Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.

Je suis ici, dis-je, avec les chiens romantiques

et c’est ici que je vais rester.

 

Roberto Bolano

Sohrab Hura

 

 

(de) Matière solaire

 

Effleurer un corps

l’air,

la langue de la neige.

 

Effleurer l’herbe

mortelle et verte

de cinq nuits

et la mer.

 

Un corps nu.

et les plages battues

par le soleil et le regard.

 

Eugénio de Andrade

Patrick Zachmann

 

(de) L’Émotion l’Émeute

 

Toujours la même foule de miroirs

au-dessus des terrasses

la parole parlante

sauvagement présente

la beauté seule

les livres par milliers

c’est beaucoup de choses

l’émotion l’émeute

le mauve accentué autour du tilleul

ne rien dire

dire oui.

 

Pascal Boulanger

Jean-Paul Lefret

 

La dame blanche


herbes sèches

épines

silex

le jardin

désormais

est abandonné

aurait-il

fait beau le jour d’avant

serais-je

ici venu plus souvent –

dans leurs yeux

rougis

l’enfant court

encore ici

comme autrefois

Graziela Iturbe

Voyage

 

Nous finîmes par sortir

de la brume de la nuit.

A présent, personne ne reconnaissait personne.

Le sens, nous l’avions perdu en chemin.

Personne ne demanda non plus avec insistance :

Qui es-tu ?

 

Répondre, nous ne le pouvions pas.

Nous avions perdu

nos noms.

 

Loin de là, le tonnerre

venu d’un cœur qui ne cède pas

déjà à l’œuvre.

Nous écoutions sans comprendre.

Nous étions arrivés au plus lointain des lointains.

 

Tarjei Vesaas

Marco Arguello

Plus tard

 

Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus tard. Alors j’apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui n’en avaient pas, et contempler l’enfant qui dort en souriant.

Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s’éclairent. Et devant la porte un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend. Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.

 

Pierre Reverdy

Loreal Prystaj