avant
l’endroit grouillait
de ces femmes-poissons
que les marins disent
sirènes
il y avait
des épaves pleines
de mauvais or
on entendait
les chants plein de joie
et d’ivresse
la lumière semblait
si proche

Mourir et puis renaître
et puis mourir encore
et ne renaître plus.
Aller d’îlot en îlot
sans se soucier du vent et de l’essence
sans se gâcher le corps
s’endormir dans les rochers ;
si j’étais femme ou herbe au moins
mais au fond
être homme n’est qu’une intermittence,
je vais me coucher avec les héros
et le temps ne me servira.
Franco Costantini
D’elle j’attends ce dessin presqu’un oiseau
une branche ce quelque chose entre le ciel
et ma main
et ce caillou qui ne m’arrête pas
est-il autre chose pour s’éloigner
que d’avoir grandi où elle aura passé
Ainsi chaque jour un travail
perché sur mon épaule
la terre en vue retournée
par la mort
un instant
de ce qui brille
les yeux fermés
Paupière une écriture
si fine frissonne de recueillement
dans les branches
d’un oiseau gavé de lumière
comme un fruit
Thierry Metz
Et parfois je rentrais en moi
et je rendais visite au rêve
: statue qui s’éternise
en des pensées liquides,
un ver blanc qui se tord
dans l’amour.
Un amour débridé.
Un rêve dans un autre rêve.
Et le cauchemar me disait : tu grandiras.
Tu laisseras derrière toi les images de la douleur et du labyrinthe
et tu oublieras.
Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.
Je suis ici, dis-je, avec les chiens romantiques
et c’est ici que je vais rester.
Roberto Bolano
herbes sèches
épines
silex
le jardin
désormais
est abandonné
aurait-il
fait beau le jour d’avant
serais-je
ici venu plus souvent –
dans leurs yeux
rougis
l’enfant court
encore ici
comme autrefois

Graziela Iturbe
Nous finîmes par sortir
de la brume de la nuit.
A présent, personne ne reconnaissait personne.
Le sens, nous l’avions perdu en chemin.
Personne ne demanda non plus avec insistance :
Qui es-tu ?
Répondre, nous ne le pouvions pas.
Nous avions perdu
nos noms.
Loin de là, le tonnerre
venu d’un cœur qui ne cède pas
déjà à l’œuvre.
Nous écoutions sans comprendre.
Nous étions arrivés au plus lointain des lointains.
Tarjei Vesaas
Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus tard. Alors j’apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui n’en avaient pas, et contempler l’enfant qui dort en souriant.
Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s’éclairent. Et devant la porte un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend. Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.
Pierre Reverdy