Eric Chevillard

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 » Le poète d’aujourd’hui lit encore (un peu) ses pairs ; c’est l’amère condition pour être lu par eux (un peu) à son tour. Mais la désaffection plus vaste des lecteurs épris de littérature semble définitive et sans recours. Rimbaud reste notre héros, nous affirmons encore volontiers que la poésie est l’expression la plus haute la plus du génie humain, la plus belle incarnation du verbe : de là à mettre  le nez dans un de ces recueils abscons, il y a un gouffre. »

Eric Chevillard – Préface de « Etude de l’objet » de Zbigniew Herbert

Simple

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Une trouée dans les nuages. Le contour

bleu des montagnes.

Le jaune sombre des champs.

La rivière noire. Que fais-je ici

seul et plein de remords ?

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Je continue de manger distraitement

les framboises. Si j’étais mort,

ça me fait penser, je ne

les mangerais pas. Ce n’est pas si simple.

C’est aussi simple.

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Raymond Carver

image-e1448366370628 Len Jessome

Nuit

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Ne sais où aller

ici ou là

singuliers tournants dénudés

suffit de courir !

tenir mes tresses de nuit tombée

pellicules et eau de Cologne

rose allumette brûlée de la cire

création sincère en sillons de cheveux

la nuit dénoue ses bagages

de blancs et noirs

arrêter de jeter son avenir

 

 

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Alejandra Pizarnik

 Montague Fendt

 

Le jour d’après


ce jour

est un paysage

perdu

dans la brume


une pluie

fine

glissait

sur les vitres


des fleurs

montaient le long des murs

dans une lenteur

tranquille


nos âmes

nues et silencieuses

se nouaient

l’une à l’autre

Yota Yioshida

(de) Pollens

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Dans l’amour, sa première demeure,

le temps se promène avec un corps de rose,

les roses, avec un corps de lumière.

Dans le temps, son autre demeure,

le poussière se promène avec des pieds de vent,

le vent avec des pieds de poussière.

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Adonis – Mémoire du vent

 Christopher McKenney

 

Au début

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non même une pierre

ne vole pas

de retour dans la main

elle flotte et

les yeux s’immergent

dans l’eau

ils y trouvent le souffle

mémoire des branchies

ainsi personne ne se noie

quand le poème finit

peut-être le lecteur commence-t-il

à glaner mot pour mot

à chercher une force d’appui

par sa propre voix

au-delà du texte

au-delà d’un rivage

 

 

Eva Maria Berg

Image Guillaume Bresson

Nulle part

 

L’endroit où ils étaient couchés, il a

un nom – il n’en a

pas. Ils n’étaient pas couchés là. Mais il y  avait quelque

chose

de couché entre eux. Eux

ne voyaient pas à travers.

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Ne voyaient pas, non,

parlaient de

mots. Aucun d’eux

ne s’est réveillé, le

sommeil est venu sur eux.

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Paul Celan

Zhu Lanqing

 

(de Poésie)

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La terre toute entière visible

mesurable

pleine de temps

.

suspendue à une plume qui monte

de plus en plus lumineuse.

 

Philippe Jaccotet

 Riego Van Wersch

 

Andrée Chédid

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« Au fond, qu’est-ce que la poésie sinon l’interrogation sur les choses décisives de la vie, l’amour, la mort ? Je crois que j’ai écrit des romans pour essayer de dire ce que je fais en poésie ! [Rires.] Les gens s’imaginent que la poésie c’est obscur, un truc éthéré, un machin qui virevolte dans l’air. Alors qu’elle touche à l’essence de l’homme. Écrire un poème, c’est prendre la vie à bras-le-corps, en tirer tout le vif. Le vif de la vie c’est aussi accepter la mort. »

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Andrée ChédidTélérama, octobre 2000

Trou d’étoile

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Je m’assois

tout au bord

d’une étoile

et regarde la lumière

se déverser

de mon coté.

Elle passe

à travers

un petit trou

dans le ciel.

Je ne suis pas très heureux

mais je peux voir

comment sont les choses

au loin.

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Richard Brautigan

Image John Brosio