De (Lettres à ma fille)

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J’ignore ce qu’on te dira dans un avenir proche,

si celui qui habite les espaces des vies

possèdent des yeux de géant ou des cornes monstrueuses.

Parce que je t’aime, je voudrais te donner un antidote

pareil à une potion qui te ferait grandir

soudain, survolant la file, comme une fée.

Mais parce que je t’aime, je ne peux le faire

et tout au long de cette nuit que juin déchire,

je veux te garder de la file et de la pelote

et des formes d’aimer toutes différentes,

cependant faites de petits bruits d’étonnement,

comme si, là, le juste et l’humain pouvaient s’enlacer.

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Ana Luisa Amaral

(de) Le Temps au crible

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C’est derrière la vitre

que tout se joue et se dévoile :

un jardin et sa haie,

un pommier presque en fleurs

et les rumeurs qui bruissent :

tout se joue et s’évanouit

comme le monde à portée de souffle

perdu dans le regard inaccessible

et pourtant si proche

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Max Alhau

Noah Kalina

Vient la nuit

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assis

sur un banc

le corps enroulé dans la lueur jaune

mollement

jusqu’au chant du dernier oiseau

ailleurs

rien ni personne

juste le frisson des feuilles

et la ville qui s’éloigne

dans un silence

à moitié

Margherita Chiarva

Sauf demain

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les jours partout enquêtent sur l’incident

j’ai l’esprit tranquille

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le cours d’eau entré au cœur de demain

me quitte, exposition à la lumière

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je grimpe au sommet du brouillard observe

le clair de lune assailli de doutes

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pourtant le chemin est là, inéluctable

et le fer des sabots est poème immortel

.

Bei Dao

Louise Bourgeois

(de) Matière solaire

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Tu pourrais apprendre à la main

un autre art

celui de traverser le verre ;

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tu pourrais lui apprendre

à creuser la terre

sur laquelle tu suffoques syllabe après syllabe ;

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et même à devenir eau

là où, à force d’être regardées

les étoiles sont tombées

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Eugénio de Andrade

Eugénio de Andrade – Portrait de Augusto Gomes