(de) Concernant la latte

.

Pendant la nuit

ils ont remplacé la forêt

par de la forêt

les oiseaux

par des oiseaux, le renard

par un renard.

Dehors

à l’aube

la neige tombe, une carcasse

de voiture devient blanche

près du lac, au jardin

ni abeille ni

libellule ni

enfant –

Nous partons.

Le dernier

éteint le feu.

La bougie qui s’éteint

est un soleil

qui meurt.

.

Lewin Westermann

Tessa Verde

(de) Oberland

.

J’ai tout dit à la montagne. Notamment que je n’arrivais plus à vivre. Elle m’a répondu négligemment en soufflant sur mon feu que ce n’était pas grave, que vivre n’était qu’une idée, que la nuit  venait tous les jours, qu’il fallait s’allumer une cigarette, laisser bruler lentement, le mauvais bois, le mauvais sang. Le temps ici change vite.

José Gsell

Joseph Mallord William Turner

Le Pont

.

Et tout en bas l’Inn avec son eau et l’enfant qui

court sur le pont couvert

et s’arrête près d’une des petites ouvertures.

Alors le pont se met lentement en mouvement,

puis toujours plus vite, il s’en va lui-aussi avec l’eau

de l’Inn vers la grande courbe, et après

la courbe, c’est la mer.

Quelqu’un appelle, l’enfant se retourne,

le pont s’arrête et revient aussitôt à sa place.

Seule l’Inn poursuit son cours.

.

Rut Plouda

Erich Heckel

Enfant

.

Ton œil clair seul est d’absolue beauté

Je veux y couler des coqs, des couleurs,

Toute une jonglerie clinquante

.

Dont tu médites les syllabes –

Calumet, jonquille,

Minuscule

.

Plant sans ride

Mare où les images

Devraient se parer de grandeur classique

.

Non pas ce trouble,

Ces mains tordues, ce noir

Plafond sans étoile.

.

Sylvia Plath

Samson Chen

Je te reconnais

.

Je te reconnais

visage affolé

buée sur la vitre

.

dehors je ne sais pas

mais dedans

tu cries

.

me diras-tu ta vie ?

cela t’aidera-t-il ?

aimer peut-il aider ?

.

je suis là maintenant

je revis avec toi

tu peux avec moi – revivre

.

Frédéric Worms

Deux langues de feu

.

Vous avez laissé dans mes yeux

une étoile obscure,

l’odeur des hivers

entre les pages éteintes

de mes vieux cahiers.

Moi, j’ai vécu au cœur

de votre ciel ardent,

brulant comme vous

ma vie pour rien.

.

Léonardo Sinisgalli

Danielle Jacqui

(de) L’arbre à poème

.

Laver son cœur

Le faire sécher

le repasser

le suspendre sur un cintre

Ne pas le replacer tout de suite

dans sa cage

Attendre

la clé charnelle de la vision

l’impossible retour

le dénouement de l’éternité

.

Abdellatif Laabi

Thom Corbishley

(de) Chemin faisant

.

Ici, ou je vis, en attente

je longe

la dure précision du sommeil

.

Je prends appui

sur la disparition

de tout appui

.

Funambule

sur page –

.

patiemment

entre deux vides

je couds une ligne

.

qui me rejoindra

où je me suis oublié

.

Philippe Denis

Daniel Miller

(de) Poème de la cabane

.

Art et vie

saoul et sobre

vide et plein

culpabilité et grâce

cabane et domicile

nord et sud

lutte et paix

après quoi, nous entr’

apercevons les étoiles,

la fourrure blanche et scintillante

de la Voie Lactée,

entendons l’ours surpris se frayer bruyamment

un chemin dans le delta marécageux

au-dessous de moi

.

Jim Harrison

Andy Feltman

De (Lettres à ma fille)

.

J’ignore ce qu’on te dira dans un avenir proche,

si celui qui habite les espaces des vies

possèdent des yeux de géant ou des cornes monstrueuses.

Parce que je t’aime, je voudrais te donner un antidote

pareil à une potion qui te ferait grandir

soudain, survolant la file, comme une fée.

Mais parce que je t’aime, je ne peux le faire

et tout au long de cette nuit que juin déchire,

je veux te garder de la file et de la pelote

et des formes d’aimer toutes différentes,

cependant faites de petits bruits d’étonnement,

comme si, là, le juste et l’humain pouvaient s’enlacer.

.

Ana Luisa Amaral