Le proche et le lointain

 

Toi

qui tour à tour me regarde,

regarde les nuages,

 

je te sens,

quand tu me regardes, si lointain,

quand tu regardes les nuages, si proche.

 

Gu Cheng

Yolanda del Amo

 

Rêve froid

 

A l’ombre du jardin

Sur la chaise longue

Pendant la sieste

Les vrilles du volubilis ont poussé

Les vrilles ont poussé puis

Ont enlacé ses jambes

Ont rampé sur son cœur

D’un cœur amoureux

Pénétré son nez

Son crane

Y font scintiller mille fleurs

Comme un feu d’artifice

Et alors dans son jardin

Au mois d’août

Une neige fine mais indiscutable

Est tombée

 

Tsesuo Shimizu

Alexis Hobs

 

(de) Le parti pris des choses

 

« Qu’on s’en persuade : il nous a fallu quelques raisons impérieuses pour devenir ou pour rester des poètes. Notre premier mobile fut sans doute le dégoût de ce qui nous oblige à penser et à dire, de ce à quoi notre nature d’homme nous force à prendre part.

Honteux de l’arrangement tel qu’il est des choses, honteux de ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines, manufactures, magasins, théâtres, monuments publics qui constituent bien plus que le décor de notre vie, honteux de cette agitation sordide des hommes non seulement autour de nous, nous avons observé que la Nature autrement puissante que les hommes fait dix fois moins de bruit, et que la nature dans l’homme, je veux dire la raison n’en fait pas du tout. »

Francis Ponge

 

(de) Pavoi du bleu

 

Plus tard, la poussière

assombrira chambres et jardins.

Un seul navire sera debout.

Une seule maison contiendra

la ville et ses ténèbres.

Toupies et bras d’enfants

seront les seuls repères.

 

Jacques Izoard

 Matéo Gomez

 

Le verrou

 

à peine

un mot –

ce mot

et tu refermes

derrière toi

la porte

l’histoire

ici se coupe

en deux

de ce côté

une lumière

déjà grise

l’odeur aigre

des feuilles

qui tournent 

 Alex Veledzimovich

(de) Paterson

 

Le feu brûle ; c’est la première loi.

Quand le vent l’attise, ses flammes

 

s’étendent autour. La parole

attise les flammes. Tout a été combiné

 

pour qu’écrire vous

consume, et pas seulement de l’intérieur.

 

En soi, écrire n’est rien , se mettre

en condition d’écrire ( c’est là

 

qu’on est possédé) équivaut à résoudre  90 %

du problème : par la séduction

 

ou la force des bras. L’écriture

devrait nous libérer, nous

 

libérer de ce qui, tandis

que nous progressons, devient un feu,

 

un feu destructeur. Car l’écriture

vous agresse aussi, et il faut

 

trouver le moyen de la neutraliser – si possible

à la racine.  C’est pourquoi,

 

pour écrire, faut-il avant tout (à 90 %)

vivre.

 

William Carlos William

 

Le même visage

 

le visage du poète

est ouvert plein de silence

 

toujours le même visage

et pourtant tout à fait autre

 

du mur

me regarde

un masque

 

d’un œil

dur

et vide

 

Tadeusz Rozewicz

T. Maxwell Wagner

L’ordre

 

Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées.

Ça ne va pas tout seul :

Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre

Et qui préfèrent crever.

À la fin j’arrive à avoir beaucoup d’ordre,

Et presque plus d’idées.

 

Géo Norge

Jean Dubuffet

Dédicace 14

 

Je voudrais rester là, dans la rue froide
pour voir deux fenêtres allumées sur une façade.
Celle qui demeure ici m’est très chère.
Mon cœur est malade, lorsque c’est éclairé.

 

Marcher jusqu’au coin, revenir lentement,
pour te voir apparaître, qui sait.
Te savoir si proche… Pourquoi rester ici ?
Mon cœur est malade, lorsque c’est éclairé.

 

Karin Boye

Jacques Izoard

 

« Le poème conduit, confusément, vers ce que l’on est.  Mais que d’échecs, que de chemins battus sans issue ! Nos mots les plus simples bougent, pourtant : vois le geste de l’a, le geste du b. Ainsi court la phrase, ainsi s’accroche-t-elle au papier. Pour tous, la poésie regorge de mots. A travers elle, nous sommes sains et saufs. Mais vit toujours la ville et ceux qui vivent ici, ceux qui disent « muscat », « coups pleuvent », « courants d’air ». »

Jacques Izoard (de « Vêtus, dévêtus, nus : poèmes »)