Vers les abysses

 

sombrer

les yeux mi-clos

dans les eaux troubles

du fleuve

se tortiller parmi les corps trépides

avant d’effleurer du pied

un coin de lit tiède

et visqueux

 

avant

l’endroit grouillait

de ces femmes-poissons que les marins disent

sirènes

il y avait des épaves pleines

de mauvais or

et on y entendait des chants peints

de joie et d’ivresse

 Trent Park

Le grand vélo

 

les allées

bordées d’arbres nus

et la brume qui colle

au visage

parfois une ombre

furtive

riche errance

on ne dit rien

tes yeux derrière les miens

la Seine au loin

qui vascille

Cy Twombly

La dame blanche

 

herbe dure

épines et silex

le jardin redevient

un désert

aurait-il fait beau

le jour d’avant

serions-nous ici

venus plus souvent

qui sait

 

de

leurs yeux gris

et fatigués, l’ombre de celle

qui nous observe

et le silence autour

qui protège

  Graciela Iturbe

La vie est ailleurs

 

dans le salon

chaud du songe où

tu vis

les hôtes attendent

en silence

 

assis

dans de gros fauteuils

rouges

une tasse à la main

l’éternité leur est promise

l’un d’eux parfois se dresse

à la fenêtre pour voir

la mer s’éloigner

ou reprendre le récit

d’une vie passée

  Maria Svarbova

Double Je

 

tu es l’ange

assis dans l’embrasure

qui peint la vierge

de deux couleurs primaires

et dans le même temps

tu bats le pavé

avec ceux qui crient

au blasphème

 

Ying Wang

Mont-Royal

 

plus tard

tu as songé

à un corps qui résisterait à

l’appel du vide

à des mains posées sur

un tapis de cimes

un ciel mêlant l’or

à la poussière

puis dix fois

vingt fois tu as repris

la scène

jusqu’à défaire l’instant

de la douleur

Juliette Atbibol

 

Insomnie

 

ce corps

au plafond qui s’allonge

sur un ciseau de brasse

on dirait le tien. Indifférent

aux voix qui poussent

sur le rivage, lui

sans cesse de creuser

sa ligne d’écume

sur les fonds noirs

d’un océan

Carole A. Fuerman

fatum

 

allongés

sur le couvre-lit

l’un vers l’autre

à ne rien dire

s’échapper

mutité en partage

le voyage n’est plus

se devoir aux siens

alors que l’ombre

tangible

vous tient la main

Francesca Woodman

A dessein

 

ombre claire

tu marches

à fleur d’eau

les yeux cerclés

de lumière et le corps

dans toute sa nudité.

Sol alors qui se dérobe

et sous nos pieds

le bruit des vagues

qui battent les murs

de l’appartement

kathleen Meier

 

 

Inversion

 

quand

pour rire

tu t’inverses

la tête alors rondit

le regard s’étire et

tes cheveux tombent

au sol

 

le monde revêt

une autre lumière

Georg Baselitz