Un vieux papier

.

elle ne se soucie pas de politique

ne se soucie pas, sous la pluie

qu’un poisson transporte ailleurs un îlot, la géographie ne l’intéresse pas

au sortir du village, le soleil se lève sur tant d’horizons

que rien ne l’empêche d’atteindre le numéro 54 de la ruelle des amoureux, alors

elle ne se préoccupera pas du corps d’un homme, ni à marée basse

du poisson sur la plage — mort

.

elle se soucie moins encore de la mort, du coût des sépultures qui chaque année

grimpe

malade, elle n’y réfléchit guère, jusqu’à ne plus pouvoir bouger

ne plus pouvoir attraper le linge sur le balcon

le boire et le manger, elle n’en fait pas grand cas, les pesticides dans les légumes,

les huiles usagées, la mélamine tout cela est bien plus léger qu’une tristesse véritable

que crois-tu pouvoir contre moi? demande-t-elle comme à un amour passé

.

de quoi donc te soucies-tu ? questionne-t-il sans relâche

elle baisse la tête, aperçoit un vieux papier dans la corbeille

quelques traits de couleur

des caractères

tout chiffonnés

comme si ce papier

jamais n’avait été immaculé

.

YU Xiuhua

Aaron Canipe

Conseil pour le temps présent

.

Avant tout

tu dois croire

que le jour survient

quand le soleil se lève

Mais si tu ne le crois pas,

dis oui.

Ensuite,

tu dois croire

et de toutes tes forces,

que la nuit survient,

quand la lune se lève.

Si tu ne le crois pas,

dis oui,

ou approuve en hochant la tête,

cela ils l’acceptent également.

.

Ilse Aichenger

Martin Parr

(de) Phrases pour un orage

.

On n’est pas heureux

Sous l’azur fragile.

.

En ce jardin je sais je ne sais quoi.

Les feuilles sont un peu plus larges,

Un peu moins vertes que leur nom.

.

L’azur enfante l’ombre

(Le fruit de sa pourriture).

.

La terre aborde son silence

Qui l’attendait.

.

Jean Tortel

Jordi Ruiz Cicera

Je te reconnais

.

Je te reconnais

visage affolé

buée sur la vitre

.

dehors je ne sais pas

mais dedans

tu cries

.

me diras-tu ta vie ?

cela t’aidera-t-il ?

aimer peut-il aider ?

.

je suis là maintenant

je revis avec toi

tu peux avec moi – revivre

.

Frédéric Worms

Deux langues de feu

.

Vous avez laissé dans mes yeux

une étoile obscure,

l’odeur des hivers

entre les pages éteintes

de mes vieux cahiers.

Moi, j’ai vécu au cœur

de votre ciel ardent,

brulant comme vous

ma vie pour rien.

.

Léonardo Sinisgalli

Danielle Jacqui

Lésion

.

La couleur afflue à cet endroit, rouge morne.

Tout le reste du corps est sans tache,

Couleur perle

.

C’est dans une cavité de roc

Que la mer vient aspirer,

Un seul creux suffit à la concentrer tout entière.

.

De la taille d’une mouche

La marque du destin

Rampe le long de la paroi.

.

Le cœur se ferme,

La mer se retire,

Les miroirs sont voilés.

.

Sylvia Plath

Morton Bartlett

(note bleue)

.

bas et lourd
ce couvercle

son poids de détresse
de peurs qui s’amoncellent

sans peine
les oiseaux le soulèvent

ou simplement
ils l’ignorent

leur chant est ici
et déjà ailleurs

dans le jour qui court à sa perte
ils écoutent

plus loin que ce qui est perdu

.

Marc Dugardin

Youngna Park

(de) Nature morte

.

Arbre. Ombre. Terre

sous l’ombre pour les racines.

Monogrammes enlacés.

Argile. Rangée de pierre.

.

Racines. Leurs entrelacs.

Pierre dont le propre poids

arrive à libérer de

tout ce système de nœuds.

.

Elle ne bouge pas. Impossible

De la déplacer, de l’emporter.

Ombre. Homme dans l’ombre,

comme un poisson dans la nasse.

.

Joseph Brodski

Robert Darch

Au bout du suspens

.

par petits bouts

le vent nous disperse

dans le ciel d’été

après ce sont les choses

d’une grande banalité

de place en place

des lettres attachées les unes

aux autres

ces images que l’œil tente de nous

refourguer

Will Hooper

Écoute

.

je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu’aucune femelle ne puisse y boire.

Celle qui t’enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j’avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t’effleure,

te jette à terre.

Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?

.

Else Lasker-Schüle

(Traduction d’Alain Suied)

Armineh Hovanesian